
C’est la fin. Le centre d’accueil et de crise (CAC) Amado – dont nous avons raconté l’histoire dans VIF, mais surtout décrit la forte personnalité de sa fondatrice, la psychiatre Ginette Amado, puis le succès et l’efficacité du lieu, ouvert 24 heures sur 24 heures en plein cœur de Paris –, ce centre devenu un symbole d’une psychiatrie engagée, humaniste, va fermer. Le 10 juillet, la totalité du personnel sera dispatchée dans les autres secteurs de l’hôpital Sainte-Anne. Comme annoncé par la direction des soins, « l’ensemble des agents seront redéployés à partir du samedi 11 juillet ». Et ces quelques mots à l’adresse du personnel : « Merci de me contacter pour échanger individuellement avec chacun d’entre vous afin de recueillir vos souhaits, répondre à vos interrogations et vous accompagner pour cette période de transition. »
Point final ? Oui, sans aucun doute, même si la direction de l’hôpital Sainte-Anne laisse croire que la situation sera revue à la rentrée. La même direction s’appuyant néanmoins sur une nième étude médico-économique du CAC Ginette Amado qui, derrière les compliments d’usage sur l’excellence du lieu, préconisait son démantèlement sous couvert de renforcement.
C’est triste. Benjamin, infirmier du centre Amado et délégué CGT, se sera battu pendant des mois, jusqu’au bout, militant infatigable et courageux. « Il faut toujours y croire », nous disait-il, il y a quelques semaines, « autrement on ne ferait rien ». Se battre certes, mais contre qui ? Contre tous ? Contre l’air du temps qui n’a de mode que l’urgence d’un diagnostic bien plus que celle de la chaleur d’un accueil ? En tout cas, la direction de Sainte-Anne – administrative comme médicale – n’en voulait plus. La direction du pôle, comme les psychiatres dont dépendaient le centre, non plus. Quant au corps médical de Sainte-Anne, il n’a jamais fait preuve de solidarité avec ce lieu menacé.
Au final, il se confirme cette évidence : on ne gagne pas seul. Fin donc de cette histoire magnifique, faite d’engagements et de solidarités, mais voilà aussi une mort qui laisse un sentiment de gâchis. Et ce n’est pas le chœur des nostalgiques d’un passé idyllique qui changera grand-chose à l’affaire.
La fin du centre est en effet en grande partie liée à ses propres amis, un milieu psycho-analytique trop sûr de lui même, avec des personnalités certes fortes mais autocentrées, enfermées dans leurs propres services, loupant les nouveaux défis qui commençaient à pointer – comme celui de l’évaluation des pratiques –, repoussant avec dédain toutes les thérapies cognitives, s’offusquant de la colère des familles, dénonçant (pour certains avec délectation) le capitalisme à tout-va qui aurait envahi le monde de la psychiatrie publique, argument qui leur permettait de garder les mains propres. Drôle de dérive… Comment, en effet, ne pas être affligé par ce manque de tolérance à l’égard des autres ? Comment des thérapies sur le lien ont-elles été à ce point infirmes dans le contact avec d’autres approches ? Comment expliquer cette incapacité à répondre aux enjeux complexes des failles de la société d’aujourd’hui ? Comment ne pas avoir mis plus de passerelles entre la recherche et la clinique ? Enfin, pourquoi avoir mis tant de temps à s’allier, enfin, aux patients et à leurs proches ?
C’est toute une partie de la psychiatrie publique qui a manqué ces rendez-vous. Ce sont ces psychiatres-analystes, en nombre, qui ont déserté l’hôpital pour s’installer dans leur cabinet privé. Ce sont ces guerres internes qui ont monopolisé leurs énergies pour que peu à peu le centre Amado se retrouve bien seul, devenant un îlot, cerné par l’incapacité de ce milieu à s’ouvrir, à fédérer, à s’intéresser aux enjeux du jour, à s’interroger, à douter. Certes, le combat était dur, le contexte difficile, le bulldozer des neurosciences impossible à arrêter avec ce discours séducteur affirmant que la maladie mentale était une maladie comme une autre.
On est peut-être arrivé aujourd’hui à un moment charnière. Les combats à mener contre la mainmise de cette psychiatrie biologique et bornée – qui se comportent d’ailleurs avec la même prétention que celle d’une partie du monde analytique du temps de son triomphe – ne sont pas simples, ni prêts à être gagnés. Ni même à être lancés. Où trouver une nouvelle dynamique ?
Peut-être que, comme l’avait en son temps entrepris Ginette Amado, le combat doit être d’abord local où il se passe beaucoup de choses, au plus près des malades et surtout loin des grandes homélies nostalgiques ?
Éric Favereau