« La science ne suffit pas à elle seule à rendre la psychiatrie humaine » …

Pierre Delion est dans sa maison à Angers. Pédopsychiatre, il est une grande référence, intellectuelle et morale, de la psychothérapie institutionnelle, cette pratique qui allait bouleverser la psychiatrie, cassant entre autres les murs de l’asile, à partir des années 1960. Une psychiatrie humaine, ouverte, hospitalière.
Or depuis une dizaine d’années, tout semble à recommencer. Le bulldozer des neurosciences a imposé de nouvelles prises en charge, avec un schéma on ne peut plus mécanique : la maladie mentale est une maladie comme une autre. Donc, diagnostic au plus tôt, traitement aussitôt. Et on passe à la suite.

Rencontre avec Pierre Delion, magnifiquement combatif.

Pourquoi la psychothérapie institutionnelle a-t-elle échoué à se transmettre, elle qui avait réussi à rendre humaine la folie ?
Bien sûr que nous pouvons assumer un certain échec de la transmission ! Nous devons dénoncer certains psychanalystes qui se sont comportés comme des sadiques, et il n’est pas étonnant que des parents d’enfants autistes se soient mis dans des colères noires, et aient fondé leur haine de la psychanalyse sur ces expériences désastreuses. Mais si je ne suis pas content du chirurgien qui m’a opéré, je lui fais un procès, je ne demande pas la suppression de la chirurgie. Pendant ce temps-là, d’autres ont voué leur vie professionnelle à la prise en charge des autistes et des psychotiques en obtenant des résultats intéressants, notamment en appui sur des institutions.
Ce qui rend encore plus étonnant le rejet de la psychothérapie institutionnelle, cette pratique de la psychiatrie basée deux jambes : la psychopathologique (tout ce qui peut aider à comprendre un patient depuis la psychanalyse jusqu’à la pharmacologie et les activités thérapeutiques), et le politique (les institutions dans la cité). J’ai appris mon métier avec des gens comme Tosquelles, Oury, qui étaient très ouverts, sans rejet. Ils prescrivaient des médicaments en les combinant avec la psychopathologie d’inspiration psychanalytique. Et donc je ne comprends pas pourquoi on a pu mettre dans le même sac la psychothérapie institutionnelle et les psychanalystes triomphants, d’autant que l’on ne prenait pas en charge les mêmes malades.
Ces psychanalystes pur sucre s’occupent des névrosés, alors que les équipes de psychothérapie institutionnelle s’occupent des psychotiques les plus graves, des autistes les plus touchés, ceux dont personne ne veut et qu’une inclusion décidée par voie idéologique ne parvient pas à résoudre. Bref, on a mélangé dans le rejet des pratiques qui, de fait, n’ont pas grand-chose à voir les unes avec les autres.

La science ne suffit pas à elle seule

Ainsi, quand je regarde ce qui s’est passé autour du packing (une technique utilisée dans l’autisme qui consiste à envelopper un enfant dans des serviettes humides froides puis dans des couvertures, le réchauffement est rapide, la séance durant 45 à 60 minutes en présence de plusieurs soignants ndlr), je n‘en reviens toujours pas. J’ai été accusé de tous les maux, trainé devant le Conseil de l’ordre. Les adversaires ont prétendu que c’était un outil de la psychanalyse, et ont donc rejeté les deux en bloc. Alors que le packing renvoie à une attitude profondément humaine et très ancienne, on entoure son bébé parce qu’il souffre, parce qu’il pleure, ce que font plein de mères dans plein de sociétés. Et ceux qui nous ont accusés de violences, de maltraitance, se font aujourd’hui les chantres de la contention et de l’enfermement… Je ne comprends pas.
Parallèlement est arrivé un courant plutôt porté par une valorisation des seules sciences. Je ne leur jette pas la pierre, ils y croient, mais la science ne suffit pas à elle seule à rendre la psychiatrie humaine. Nous avons impérativement besoin de nous intéresser à tous ces continents de savoirs sans exclusive.

Mais la psychothérapie institutionnelle était-elle aussi présente qu’on l’a cru ?
Nous avons vécu dans cette illusion. Ce fut une erreur. Beaucoup de nos collègues pensaient pouvoir « copier » ce que l’on faisait à la clinique de La Borde, chez Tosquelles, Gentis, Torrubia et bien d’autres. Certains ont pensé pratiquer la psychiatrie avec les concepts de la psychothérapie institutionnelle et de la psychiatrie de secteur, mais ils cherchaient, de fait, à suivre la mode dominante. Ce qui a conduit à un résultat en faux self. Et comme souvent dans ce cas, les équipes n’avaient pas suffisamment intériorisé cette théorico-pratique. Si bien que lorsqu’une autre mode est apparue, le même phénomène s’est reproduit et maintenant, tout le monde prétend faire de la réhabilitation et des neurosciences.
C’est là où nous avons manqué notre transmission.

Hier, il y avait aussi le poids de personnalités imposantes depuis disparues. Cela n’a-t-il pas joué sur le déclin de cette pratique ?
Peut-être, mais pour ma part, j’ai travaillé toute ma vie professionnelle avec des équipes motivées. Le collectif était notre base, et la présence d’une personnalité particulière ne faisait qu’enrichir le travail et la pensée de tous. Ces collectifs fonctionnaient avec une hiérarchie revisitée, une capacité d’initiative aujourd’hui embrigadée par un management de type industriel. C’est cela qui marchait, bien plus que la présence d’une personnalité dominante. D’ailleurs, un bon nombre de ces équipes continuent de soigner en référence à ce mouvement avec de très bons résultats, et sans que la disparition des initiateurs les entrave dans la continuité du travail. Les médias n’en parlent plus et mettent malheureusement trop souvent le projecteur sur les prétendues découvertes scientifiques, au détriment d’expériences qui se développent dans la continuité sous l’égide d’une psychiatrie humaine.

La psychothérapie institutionnelle a aussi déserté l’université.
J’ai eu des discussions, voire des divergences, avec Oury quand quelques amis universitaires m’ont proposé de devenir professeur. Il me semblait important d’installer la psychothérapie institutionnelle au niveau universitaire. Si Oury me dissuadait de m’engager dans cette voie, Tosquelles, lui, pensait que c’était nécessaire.
Nous avons été très peu à avoir investi le champ universitaire pour de nombreuses raisons. En outre, pour être nommé professeur, on doit publier un certain nombre de papiers dans des revues internationales de langue anglaise et cela, essentiellement dans des secteurs comme la biologie, la neurologie, les statistiques, loin de la psychothérapie, et a fortiori de l’institution, ce qui réduit fortement les candidatures. À l’époque, j’avais écrit 40 livres sur ma pratique et mes hypothèses de travail, mais dans mon CV universitaire, cela ne valait rien…
Il faut noter aussi que dans certaines universités, des analystes pur sucre avaient été nommés, faisant avec la psychanalyse ce que les neuroscientifiques font actuellement, non pas un instrument de connaissance mais de pouvoir.

Aujourd’hui, c’est le divorce

Tout cela me semble aujourd’hui dérisoire en regard des besoins de la psychiatrie, et notamment de la pédopsychiatrie française.
Je l’ai dit dans mon dernier livre, il faut travailler sur la complexité. La science aujourd’hui se fait en silo. Il faut faire des liens entre les sciences. La génétique et les neurosciences sont importantes à considérer, mais la psychopathologie transférentielle, la sociologie, l’ethnoculture, la sémiotique… aussi. Et ces approches ne doivent pas être hiérarchisées entre elles. Dans ma pratique, pendant quinze ans, j’ai reçu en consultation avec mon collègue neuropédiatre des enfants présentant des problématiques complexes. Nous recevions ensemble les parents. Et ils se construisaient la théorie de la maladie de leur enfant avec les deux regards. Ce sont les articulations qui comptent. Or aujourd’hui, c’est le divorce : la répudiation de la femme analytique par le mari neuroscience, et sa lapidation. C’est un pur scandale épistémologique !

Des ennemis ?
Il faut aussi aborder la dimension politique, la sur-détermination économique qui est derrière tout cela. En psychiatrie, la Haute Autorité de santé est manifestement influencée par l’industrie pharmaceutique, par exemple pour les recommandations sur le trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention (THADA). Sa démarche à propos de l’autisme n’est pas scientifique, elle ne prend en considération que les sciences dures et laisse de côté les sciences humaines. Rendre ces recommandations opposables revient à soutenir une fonction de grand inquisiteur digne du Moyen Âge dans un État de droit supposé démocratique.
Je suis sidéré, aujourd’hui, quand je vois l’État français soutenir Fondamental, et persécuter la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle. Ce qui est prôné ne marche pas, mais on continue, on développe les plateformes, les centres experts, au détriment de la psychiatrie de secteur. L’importance de la relation humaine a disparu. On ne parle plus aux patients, on coche des cases et ensuite, on en déduit le traitement comportemental et médicamenteux. Et tout cela, après avoir attendu des mois, voire des années, le rendez-vous tant attendu.

Le combat n’est pas perdu

Nostalgique ?
Je n’ai pas de nostalgie. Je garde le moral, car il y a des résistances. Je pars, fin juin, aux Journées de Saint-Alban, 600 soignants sont inscrits. Ce n’est pas rien. Je vais leur parler de des constellations de professionnels autour des pathologies archaïques. Il faut suivre les malades, quelquefois les suivre une vie entière. Et cela, on le sait, n’a pas bonne presse. Mais pour un schizophrène, c’est parfois l’urgence tous les jours !
Le combat n’est pas perdu, les parents qui se sont fait avoir par des associations revendicatrices et haineuses de la psyché qui leur disaient de claquer la porte dans tout lieu où on leur demandait de parler un peu d’eux, de leur histoire, sous le prétexte que la psychothérapie est un concept dépassé, vont bien finir par se rendre compte que derrière ces discours rutilants de nos décideurs se cache la misère de la psychiatrie d’aujourd’hui. Les parents ne sont pas idiots. On leur a dit que leur enfant irait mieux avec toutes ces apparentes preuves scientifiques. Et les patients adultes ne sont pas idiots non plus, ils constatent eux aussi que les promesses creuses continuent d’être faites. Et rien ne vient.

Recueilli par VIF