Liberté, égalité, sobriété ?

À votre santé !

Sobriété ? Le mot est partout, comme un sésame pour s’inventer un avenir moins lourd. Il faut être sobre, mettre un pull-over à col roulé et prendre les transports en commun, alors, dit-on, tout redeviendra possible. Même le meilleur…

Repas fraternel en l’honneur de la Liberté en juin 1793. Aquarelle de 1793. Paris, Bibliothèque de l’Arsenal.

Bizarrement, cette sobriété invoquée n’atteint pas toutes les sphères. Dans le monde de la santé, alors que l’on connaît et que l’on dénonce régulièrement l’abondance d’actes inutiles, il a fallu une tribune du professeur Bruno Falissard dans Le Monde du 13 septembre 2022 pour que le débat prenne un peu. Ce médecin, psychiatre, chercheur, épidémiologiste – que VIF interroge souvent – écrit : « L’heure est à la critique de notre société du “toujours plus”. Toujours plus loin, toujours plus vite, toujours plus de technologie, mais pour quel résultat ? Une catastrophe à venir, nous sommes tous au courant. Curieusement, la médecine a échappé à cette critique du « toujours plus », elle en est même un contre-exemple patent. C’est en effet l’accélération vertigineuse de la production des travaux scientifiques et des innovations techniques de ces dernières décennies qui a rendu possibles l’IRM ou les biothérapies. Or comment penser, aujourd’hui, la neurologie sans imagerie cérébrale par résonance magnétique, ou le traitement des cancers et des maladies inflammatoires sans anticorps monoclonaux ? La médecine est le meilleur alibi de l’hubris technoscientifique. » Et de s’inquiéter : « L’ivresse conduit parfois à l’absurde : un diagnostic posé sans être étayé par une liste de résultats d’examens complémentaires savants est devenu un diagnostic suspect ; le dernier traitement mis sur le marché est devenu de facto le meilleur, au même titre que le dernier téléphone portable. Il est grand temps d’arrêter cette folie. »

Fotolia sobriété

Tel est son constat. Bruno Falissard pointe avec justesse cette dérive déroutante. Et il nous raconte sa gêne : « Je suis membre de la commission d’AMM (autorisation de mises sur le marché) pour les médicaments. Je me rappelais que, lors des discussions avec les industriels, on est obligé de leur dire : “Attendez, d’accord, ce n’est pas mal vos innovations en cancérologie, mais vous voyez l‘argent que cela coûte. Ce sont des dizaines de milliers d’euros pour des thérapies cellulaires qui, au mieux, font gagner quelques semaines de vie.” Ce n’est pas rien, mais nous, dans nos hôpitaux, nous avons des adolescents qui vont mal, des jeunes qui font des tentatives de suicide et l’on n’a personne pour les prendre en charge. Cela ne peut pas durer, il faut mettre les choses à plat, expliciter les priorités. ».

« On a pris l’habitude de ne pas être transparent »

Ce constat a du mal s’imposer, car il est bien souvent caché par des rapports de forces que l’on ne veut pas voir. Par exemple, il y a vingt ans, nul responsable sanitaire n’osait s’opposer à l’association Act Up sur le sida. Et toutes ses demandes étaient acceptées. Pourquoi pas ? Mais comment faire pour que les priorités de santé soient transparentes ? « Nous n’aurions pas de limitation de moyens ni d’argent, nous n’aurions pas besoin de sobriété, insiste Bruno Falissard. Fondamentalement, il y a des choix politiques à faire : combien d’argent veut-on mettre dans le système de soins ? Quels points de PIB mettre pour la santé ? Quand la décision est prise par la nation, alors il faut de la transparence et un débat démocratique. Il faut expliciter les choix : choisir la psychiatre ou la laisser végéter ? Quid des enfants, des vieux ? Il faut faire des choix. Or aujourd’hui, on a pris l’habitude de ne pas être transparent. Tout a été construit sur les bases des années 1970-80, où l’on connaissait une forte croissance, et l’on a continué comme cela, se contentant simplement de serrer les boulons. À nous, cliniciens, on nous demande maintenant de faire de “beaux” projets pour convaincre. Mais où est la morale ? Comme si c’était à nous de nous battre pour nos patients… » Puis cet autre constat : « On nous parle d’obligation de moyens, mais si on suit cette pente, alors le médecin ne va plus travailler que pour se protéger. Aux USA ou au Canada, la moitié du temps des praticiens dans une consultation est conçue pour se protéger de risques judiciaires. Et s’ils font cela, ils ne font pas autre chose. »

« On a transformé le malade en client »

Pertinence, sobriété, inégalité, faire des choix. Tout risque de se mélanger. VIF va essayer de décliner ce sujet dans les semaines à venir, comme autant de questions à se poser. La sobriété réclamée va-t-elle rendre plus délicate l’accès aux soins ? Quid des inégalités ? Et pour les vieux, sobriété veut-elle dire indifférence à leur situation clinique ? Pour les fous, n’est-il pas indécent de parler de sobriété quand les moyens manquent à ce point ? Que dire de la consommation des médicaments ? Ou encore, cette interrogation sur la place du patient, qui fait dire à Bruno Falissard : « Qu’attendre du patient ? C’est difficile ; à partir des années 1990, on a voulu mettre le patient au centre de l’hôpital, voire du système de santé. Je crois, quitte à choquer, que cela fut une erreur. On a transformé indirectement le malade en client. Or la médecine n’est pas un commerce. C’est le soin qu’il faut mettre au centre. »

VIF

À lire aussi dans ce dossier :

II – « La sobriété en santé mentale ? De l’indécence. »

III – Médicaments : les riches et les pauvres (1ère partie)

IV – Vieux : sobriété ou pertinence ?

V – Médicaments et sobriété : À la rencontre des inégalités (2e partie)

VI – Sobriété en santé, ultime diversion ?