
Il y a juste trente ans s’ouvrait sur la côte ouest du Canada la onzième conférence internationale sur le sida, et comment ne pas se souvenir qu’elle consacra les premiers traitements contre le VIH, les trithérapies ? Ce congrès qui réunissait les mondes de la recherche, du soin et des associations contre le VIH fut le théâtre de mille discussions sur cette nouvelle approche thérapeutique. Pendant presque quinze années, la recherche avait buté et puis à partir du début de l’année 1996, un mot, « antiprotéases », devient commun, même si beaucoup d’entre nous en ignoraient la signification. On comprit vite que cela ne signifiait pas que le sida allait disparaître, que personne n’allait plus mourir, mais que quelque chose avait lieu, que l’espoir était possible.
Je n’ai pas souvenir d’avoir vécu d’autre événement thérapeutique d’une telle importance dans l’histoire contemporaine de la santé. On m’objectera qu’il y eut la mise au point d’un vaccin contre le Covid 19. Mais notons que si l’on a commémoré les confinements, rares sont celles et ceux qui se souviennent de la date du premier vaccin, une découverte qui n’est pourtant pas sans importance. Il en est bien autrement avec les antiprotéases qui font événement en 1996. Cette date marque non seulement un tournant dans notre histoire contemporaine – on va pouvoir vivre avec le VIH et ne pas seulement en mourir –, mais elle donne aussi à voir une autre facette de cette même réalité : les laboratoires pharmaceutiques et leurs actionnaires sont les maîtres de nos vies. Ils ont décidé d’annoncer leurs résultats quelques instants avant l’ouverture de la bourse de Tokyo, et laissent très rapidement entendre que ces traitements ne vont pas pouvoir être administrés à toutes et à tous.
1996 est l’année d’un formidable espoir, mais c’est aussi pour le plus grand nombre d’entre nous la prise de conscience que nous sommes entrés dans l’ère du biopouvoir qu’avait annoncée Michel Foucault, cette ère dans laquelle les États-nations et leurs concitoyens ne peuvent rien face à la puissance des laboratoires, ce monde gouverné par des firmes qui ont pouvoir de vie et de mort sur des populations. L’espoir, on l’a compris très vite, ne pouvait être partagé par tous… On sortait à peine d’une division du monde Est/Ouest avec la chute du mur de Berlin en 1989, et voilà que le monde était à nouveau divisé en deux, Nord/Sud.
1996 est ainsi à la fois la diffusion d’un traitement efficace et le symbole d’une « bascule ». Même dans le cas d’une pandémie mondiale, les intérêts financiers individuels étaient plus importants que ceux de la vie de millions d’individus. C’est une autre bataille qui commençait et dans laquelle nous sommes encore ; si certains rêvent de « communs » pharmaceutiques, nous en sommes encore bien loin.
Philippe Artières