Tony Gatlif, le cinéaste qui donnait une présence à ceux qui sont hors cadre

Affiche du film Ange

Tony Gatlif est mort le 3 septembre 2026, à Arles, à l’âge de 77 ans. Avec lui disparaît bien davantage qu’un cinéaste : une voix, un regard, une énergie indocile. Une manière unique de faire entrer dans le cinéma celles et ceux que l’histoire, les frontières et les sociétés avaient rejetés à leurs marges.

Né à Alger en 1948 sous le nom de Michel Boualem Dahmani, d’un père kabyle et d’une mère d’origine gitane, Tony Gatlif avait connu très jeune la pauvreté, l’exil et la violence. Arrivé en France pendant la guerre d’Algérie, il fut un adolescent livré à lui-même, révolté, parfois délinquant, vivant dans la rue et les institutions. De cette enfance blessée, il ne fit jamais un récit plaintif. Il en tira une force, une colère et une fidélité absolue envers tous ceux dont la parole n’est pas entendue.

Le théâtre lui offrit une première issue. Puis vint le cinéma, auquel il consacra un demi-siècle de sa vie. Réalisateur, scénariste, compositeur et parfois acteur, il tourna plus de vingt films. Son œuvre est traversée par quelques thèmes essentiels : l’exil, la musique, le voyage, la dignité des peuples roms et gitans, mais surtout la liberté.

Avec Latcho Drom, en 1993, il retraçait par les chants, les gestes et les visages la longue migration du peuple rom, depuis l’Inde jusqu’à l’Europe occidentale. Dans Gadjo Dilo, en 1997, il entraînait Romain Duris au cœur d’une communauté rom de Roumanie. Puis vinrent Vengo, Exils, Liberté, devenu ensuite Korkoro, Djam, Tom Medina et, en 2025, Ange, son dernier film.
En 2004, Exils lui valut le prix de la mise en scène au Festival de Cannes. Mais les distinctions et les récompenses comptaient sans doute moins pour lui que les rencontres provoquées par ses films. Tony n’a jamais filmé les Roms de l’extérieur, comme les représentants d’une société lointaine ou d’un folklore pittoresque. Il les a filmés depuis leur histoire, leur musique et leur colère. Il refusait que l’on parle à leur place, mais il savait que le cinéma pouvait rendre visibles leur présence, leurs souffrances et leur irréductible liberté.
Sa caméra ne cherchait pas la distance. Elle entrait dans la danse, suivait les corps et les visages, s’arrêtait sur les mains des musiciens. Chez lui, la musique n’était jamais un simple accompagnement : elle était une mémoire, une langue et parfois un cri. Là où les administrations ne voyaient que des populations à contrôler, il voyait des femmes et des hommes porteurs d’une culture plusieurs fois séculaire.

J’ai rencontré Tony dans des circonstances singulières. Il avait été victime d’un infarctus en Belgique et devint d’abord mon patient. Nous sommes ensuite devenus très proches. J’exerçais la médecine, plus précisément la cardiologie et j’avais présidé Médecins du monde. Je revenais souvent de missions où j’avais été confronté à la guerre, à l’exclusion, à la maladie et à des souffrances difficiles à raconter. Tony m’aidait à les traverser. Il savait accueillir ces récits parce qu’il connaissait lui-même la violence du monde. Son amitié était généreuse, fraternelle, sans précaution inutile.
À l’université Paris-VIII, j’avais organisé un colloque consacré à la situation des Roms en France. Politiques, universitaires, militants associatifs et musiciens tsiganes s’étaient réunis autour de Tony. Sa présence avait immédiatement déplacé les termes du débat. On ne parlait plus seulement de dispositifs sociaux, de droits ou de politiques publiques : on parlait de personnes, de culture, de mémoire et de dignité. Un livre est né de cette rencontre : Les tsiganes là-bas, ici en Europe ? (LEH Édition, 2016).

Tony m’avait un jour confié qu’il avait toujours été sauvé par des femmes. Cette phrase disait beaucoup de lui : sa gratitude, sa vulnérabilité et la conscience qu’il avait de ce qu’il devait aux rencontres décisives de son existence.
Il racontait d’abord cette professeure de théâtre qui l’avait rencontré par hasard alors qu’il était un jeune homme seul, en rupture et sans avenir apparent. Elle avait perçu ce que d’autres ne voyaient pas encore. Elle l’avait convaincu de monter sur scène, lui avait ouvert des portes et permis de croire qu’une autre vie était possible.
Bien des années plus tard, à Bruxelles, alors qu’il participait à une rencontre consacrée au cinéma, Tony s’était senti mal et avait regagné sa chambre dans un grand hôtel. Dans un couloir presque désert, il avait fait un arrêt cardiaque. Une femme cardiologue, qui passait là par hasard, l’avait découvert et lui avait porté secours. Une nouvelle fois, une femme lui avait sauvé la vie.
Il évoquait aussi Marie-Hélène et Delphine, les mères de ses enfants, qui avaient partagé les difficultés de sa vie et de son parcours professionnel. Et puis il y eut Lucia, son bonheur et sa muse, présente auprès de lui jusqu’aux derniers instants de sa création.

Chez Tony, ce qui semblait relever du hasard devenait une histoire de transmission et de fidélité. Il avait été sauvé, disait-il, mais il avait à son tour consacré sa vie à sauver de l’effacement des peuples, des musiques, des langues et des visages. Il ne les sauvait pas en les enfermant dans une image idéale. Il leur rendait leur mouvement, leur complexité, leur fierté et parfois leur fureur.

Tony Gatlif travaillait encore à un nouveau projet de film lorsqu’il est mort à Arles. Cette mort au travail lui ressemble : jusqu’au bout, il aura voulu raconter, filmer et transmettre.
Il nous laisse une œuvre profondément politique, non parce qu’elle délivrerait un discours, mais parce qu’elle restitue une présence à ceux que l’on voudrait tenir hors du cadre. Il nous laisse aussi le souvenir d’un homme libre, excessif, blessé et fraternel, qui avait transformé ses propres fractures en une force de création.

À Tony, on ne peut souhaiter qu’un dernier voyage en reprenant les mots qui résument peut-être le mieux son cinéma et sa vie : Latcho Drom, Bonne route.

Patrick Aeberhard