
Marcher le long des artères de la ville de Saint-Denis, de Stains et de Pierrefitte, c’est découvrir un patchwork visuel et historique de la construction de la banlieue nord de Paris après 1900. Ses quartiers de maisonnées ouvrières et ses vieux centres commerciaux aujourd’hui barricadés, ses cubes HLM parsemés entre des pavillons improbables, en bordure ses abris de fortune mobiles, des micro-bidonvilles cachés derrière des talus de chantier. Et soudain, aux fenêtres, des sacs, des chaussettes et des chaussures ? Point d’erreur, un foyer d’anciens et de jeunes migrants, cette vieille institution, nommée « foyer de jeunes travailleurs » des années 1960, de ceux que nous allions chercher aux frontières pour les armer de pelles et de pioches.
La texture urbaine s’accommode de ces cubes plus ou moins rénovés, mélange d’insalubrité qui longe les voies, avec carré neuf et carré muré, façades effondrées, fenêtres déhanchées, sécurité incendie défaillante. Dans ces vieux foyers de travailleurs migrants, il a fallu refaire, déloger, murer, rebâtir puis reloger les nouveaux arrivants, avec de nouvelles normes d’habiter.
Laura Guérin est sociologue et maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre ; elle a observé la transformation de ces foyers de travailleurs migrants (FTM) renommés « résidences sociales », ce qui fait plus chic et instille un genre nouveau. Certes, une amélioration des conditions de vie, mais en même temps, des « opérations tiroirs » qui classent, déplacent, éloignent les uns au profit d’autres migrants plus respectables.
Cet ouvrage fait l’histoire de ce grand chambardement.
Branle-bas-de combat et coup de balai
Dès 2000, c’est la fin des dortoirs au profit des chambres individuelles (souvent des deux pièces), qui bouleverse les modes de vie collectifs au profit d’un magnifique « chacun chez soi ». Fin des espaces collectifs de vie, injonction au studio pour chacun. Laura Guérin nous montre que cette « mise au pas » saccage les sociabilités indispensables à la condition du migrant. Puisque l’encadrement est plus strict pour tenir les lieux (et les assignations inflexibles et autoritaires), il provoque pour les populations ouest-africaines des batailles sur les appropriations des lieux de vie. Pas de doute, les désirs d’être ensemble pour exercer des hétéro-contrôles de groupes familiaux se marient mal avec « une chambre à soi ». Cette conversion contrainte ne marche guère. De sorte que les Maliens, Mauritaniens et Sénégalais deviennent peu à peu des gens indésirables.
L’histoire qui recommence
Regardons de plus près. Si la chambre a destitué le dortoir – saluons la fin de ce dormitorium religieux ! –, les effets de la chambre de 12 m² se lisent dans la réduction des liens de coprésence, de sociabilités habituelles, échanges de vue et de savoir-faire des groupes familiaux. L’individualisation forcée n’arrange pas les plus précaires, ceux qui ont besoin de pairs, de sorte à attirer les récriminations des gestionnaires qui jaugent mal les portes ouvertes jours et nuits pour des cohabitations troublantes.
D’où la question, qu’est-ce qu’habiter veut dire lorsqu’on migre ? Que vaut une intimité à tout prix et quel risque engage-t-elle ? Alors que, durant quarante ans, les chambres multiples avec des espaces communs, les salles de prière, la salle de réunion et de restauration collective permettaient de « s’assurer » les uns les autres, voilà que la « cellule individuelle » (à trois maximum), portes fermées, cassent ce « commun », ces sociabilités obligatoires en somme. Faut-il comprendre que le modèle de l’intégration, ce serait d’apprendre à habiter dans « SA CHAMBRE » ? On est tenté de le croire.
Dès les années 2000, une circulaire plaide pour « remédier aux dysfonctionnements et porter en priorité sur les foyers pour lesquels l’état du bâti (conditions d’hygiène et sécurité des personnes), et les conditions d’occupation (suroccupation, activités clandestines) sont particulièrement préoccupantes ». Sont visées les ventes à la sauvette de boissons et de beignets, maïs grillés et autres pastèques. Pour cela, les cuisines communautaires sont proscrites, de même que les ateliers de réparation de vêtements et autres ressourceries spontanées.
Voilà une vieille histoire qui se répète, l’insertion par le logement, la chambre à coucher « pour lutter contre les replis communautaires ». Une longue histoire qui va des chambres de 4 m² des foyers de la Sonacotra aux dortoirs de 12 lits des foyers Aftam.
Chasser la « suroccupation »
Au final, une « chambre à soi » définirait le seuil minimum de dignité. Le bonheur dans le lit. L’ethnocentrisme bat son plein. L’envers ? Les matelas au sol, côte à côte, un signe d’avilissement et de laisser-aller.
D’où les figures clés qui sont décrites, soit les gérants. Car la contrainte réglementaire s’exerce par le gestionnaire, par quelques batailles qui renforcent les tensions et les difficultés à habiter les lieux. Notamment pour les activités collectives qui appellent des stratégies de contournements, d’appropriation, de transformation des coins et recoins, portes incendies ou autres couloirs, parking latéral. Une lutte des places, peut-on dire, des pratiques spatiales, où les discours gestionnaires redéfinissent les divers collectifs par la négative, les figures repoussoirs ou déviantes qui incarnent l’étrangeté. Souvent en termes crus.
On l’aura compris, au fond, c’est la chasse à la « suroccupation » qui s’est ouverte en ce début de XXIe siècle. Trop d’amies hébergées en clandestinité. Trop de visites nocturnes. Trop de solidarité non déclarée. Ah, les vies nocturnes !
Comment faire ? Comme sur les grands navires en mer ! Les vieilles recettes. Le gros bataillon. Installer de lourds meubles fixés au sol. Mettre la cuisine sur le couloir de l’entrée, de manière à éviter la pose d’un second matelas au sol. Des places de tables, des plans fixes intégrés. Juste la place pour un sommier et un matelas, accompagnés d’un long et étroit plan de travail fixé au mur. « L’espace libre au sol ne doit pas dépasser deux mètres carrés », enjoint un architecte, afin que personne ne puisse « dormir par terre ». Et les habitants d’user de stratagème pour coincer les matelas et faire dortoir. Pour finir de tordre le bras à « ces intrus », les résidences poseront des compteurs d’eau individuels afin de facturer le « hors forfait » pour chaque logement, mettant de nouveau à mal les pratiques d’hospitalité et d’hébergement.
Surveiller la consommation d’eau, c’est surveiller le nombre d’occupants. Seront considérées comme « hors forfait » les consommations supérieures à 168 litres par jour et par logement (pour un ménage français, 130 litres par personne et par jour). Sera disponible une « fiche » présentant la consommation d’eau mensuelle de chaque logement.
Au total, apprendre à habiter reste une indécrottable œuvre pédagogique. Le compteur d’eau ou d’électricité individuel, le miracle de l’éducatif. Comment en finir avec cette tutelle éducative digne du XIXe siècle ? Avouons que le tissage des pratiques sociales « d’ici » et « d’ailleurs » violemment se percute.
Et de saluer Laura Guérin qui tisse ce quotidien en épinglant miracles et absurdités, ces « petits riens » qui en disent long sur l’ironique contrôle des gestes intimes. Le propre des disciplines. Discrétion.
Jean-François Laé
Des espaces et des hommes.
La transformation des foyers de migrants en résidences sociales
Laura Guérin, Presses universitaires de Lyon (2026)