Patients tout le temps coupables ! Le coup de gueule de C. Saout

Christian Saout (de dos), alors président de Aides, ancien membre du collège de la Haute Autorité de santé

Le ministre des Comptes publics propose que l’Assurance maladie envoie des SMS à chaque patient après son passage chez le médecin ou à la pharmacie, car la dépense de santé serait hors de contrôle. Il estime donc que la responsabilisation – l’autre nom de la culpabilisation – aurait des vertus régulatrices. Ah bon !

Faire deux fois la même chose : une économie ?

Le ministre, qui n’a pas consulté la Direction de l’Assurance maladie, ne sait sans doute pas qu’une notification du coût des actes médicaux existe déjà sur le relevé de remboursement envoyé aux patients ! Est-il véritablement utile d’aggraver la dépense publique en proposant un nouveau service qui doublonne celui existant ? Étonnant, non ?

#c’est moi qui paye !

Faut-il rappeler ici que l’Assurance maladie solidaire a été conçue pour que les biens portants financent les soins de ceux qui en ont besoin ? Ce n’est pas une invitation à la gabegie, mais la bonne gestion de la solidarité ne doit pas non plus être l’occasion de mettre les composantes de la société les unes contre les autres, sauf à penser que le creuset solidaire des « jours heureux » qui a présidé à la création de l’Assurance maladie en 1945 n’a plus à être un des fondamentaux de notre République. Au passage, comme ce sont les personnes âgées qui ont le plus besoin de soins de santé, veut-on lever les jeunes productifs contre les vieux inactifs ? Rappelons que ces vieux paient aussi des cotisations et des impôts.
Rappelons aussi que les patients eux-mêmes paient aussi de leur poche, sans que la solidarité nationale ou assurantielle y soit appelée. Les restes à charge sont de plus en plus élevés, comme le montrent les études de France Assos Santé ou de la Ligue nationale contre le cancer par exemple. Et comme l’a révélé un rapport publié en 2025 par le Haut Conseil pour l’avenir de l’Assurance maladie, les dépassements d’honoraires se généralisent chez les spécialistes, accusant un sévère accroissement depuis 2019 pour dépasser les 4 milliards d’euros en 2024.

D’autres voies bien plus efficaces

Il y a d’autres voies bien plus efficaces pour contenir la dépense.
Le sujet de la pertinence des soins mérite un coup d’œil de la part de ceux qui se préoccupent, assez justement, de nos comptes publics. De nombreuses études et rapports, y compris des inspections et des corps de contrôle, montrent qu’en France, la non-pertinence des soins (soins inutiles, inadaptés ou à faible valeur) représente 20 à 22 milliards d’euros par an, auxquels il faut ajouter 11 milliards d’euros par an au titre de la non-qualité (évènements indésirables graves, complications évitables…) !

L’autre œil pourrait aussi regarder l’évolution des prix des médicaments, laquelle n’est pas du fait des patients mais de ceux qui négocient les prix.
On connaît la préférence française pour l’innovation thérapeutique, et c’est tant mieux. Notre pays peut se targuer d’être un des plus favorables à l’introduction précoce des produits et techniques de santé innovantes. Mais à quel prix ! Les études montrent que « l’effet prix » est autant responsable de l’accroissement des dépenses que « l’effet volume » lié au vieillissement. Dont acte. Mais d’autres politiques de prix favorables à l’innovation thérapeutique permettraient de mieux réguler la dépense, comme celles des prix conditionnels désormais abandonnée alors qu’ici encore, de nombreux rapports des inspections et corps de contrôle mettent en exergue l’intérêt de tels mécanismes de régulation des prix.

Avant de culpabiliser les patients et d’ouvrir un affrontement entre malades et bien portants, la sagesse serait d’ouvrir ces chantiers dont le retour sur investissement est largement supérieur à un service de SMS doublonnant une notification déjà en place.

Christian Saout