
Quel dommage ! La députée insoumise Mathilde Panot a tout à fait raison de mettre les pieds dans le plat et d’ironiser sur ce ruban rose qu’au mois d’octobre toutes les personnes publiques portent en signe de soutien pour populariser la lutte contre le cancer du sein, son dépistage en particulier. Mais voilà, elle dérape bien vite en mêlant ensuite de justes interrogations à des arguments douteux.
Commençons, donc. Oui, Mathilde Panot a raison en questionnant l’opération Octobre rose qui, de fait, se déroule à partir d’une présentation essentiellement individualiste de la prévention du cancer, privilégiant une responsabilité individuelle – il faut se faire dépister – et occultant les causes collectives. Elle a reçu un appui indirect avec l’entretien paru au même moment dans le journal Le Monde d’une radiologue, Amélie Cadier-Loriaud, spécialiste en imagerie de la femme, qui expliquait pourquoi elle avait un sentiment « mitigé » à propos d’Octobre rose : « Je ne peux pas dire que je suis contre, dans le sens où cet espace de parole et de médiatisation autour du cancer du sein est important. On ne peut pas dire qu’Octobre rose ne sert à rien. En revanche, il est très dommage que cette campagne soit principalement destinée à enjoindre aux femmes de se faire dépister : cette injonction occulte d’une certaine manière d’autres problèmes, qui dépassent les comportements individuels. » Et elle argumente ainsi : « On ne profite pas d’Octobre rose pour parler des causes environnementales du cancer du sein. Cela fait un ou deux ans que cette problématique commence à émerger, notamment grâce à des collectifs comme Cancer Colère, mais elle reste largement ignorée des pouvoirs publics et même d’une grande part de la communauté médicale. Il faudrait aussi parler de tous les facteurs de risque que sont la pollution de l’air, les pesticides, les PFAS [substances per- et poly-fluoroalkylées, ou « polluants éternels »], les perturbateurs endocriniens, etc. C’est-à-dire de tout ce à quoi on est exposé dans notre environnement et qui peut contribuer au cancer. Or, tout cela ne dépend pas de choix individuels, mais de décisions politiques. »
Et elle n’est pas la seule à développer ce manque de cohérence. Lors de ses conférences au Collège de France, l’année dernière, Nathalie Bajos insistait sur cette drôle de culpabilisation des malades du cancer, car, pour le dire vite, si ces « gens-là » sont malades, c’est qu’ils l’ont un peu cherché, c’est parce qu’ils ne font rien contre, parce qu’ils oublient de se faire dépister, parce qu’ils fument ou boivent et surtout, parce que ces futurs malades ne se nourrissent pas de 4, voire 5, fruits et légumes par jour. Un constat qui laisse de côté les facteurs de risques environnementaux, mais aussi sociaux et les discriminations liées au genre.
Mathilde Panot aurait pu s’appuyer sur ces analyses. Mais voilà, pour dénoncer Octobre rose, elle en profite pour stigmatiser le fait que cette opération est une invention américaine – ce qui n’est pas faux – importée en France. Second point, Mathilde Panot s’en prend ensuite au groupe agrochimique Syngenta, spécialisé dans la production de pesticides, en affirmant que l’un de ses prédécesseurs, Imperial Chemical Industries, commercialisait à la fois des pesticides et un traitement contre le cancer du sein. « Ils vendent le poison qui vous rend malade, et ils vendent ensuite le traitement pour cette même maladie. Voilà comment les empoisonneurs font double profit », déclarait-elle dans une vidéo. « Syngenta, c’est aussi sa filiale israélienne Adama, qui produit des pesticides génériques », poursuit encore Mathilde Panot, produits utilisés à Gaza et dans le Sud-Liban pour désherber massivement. Et la député LFiste d’estimer que cette multinationale est donc « étroitement liée au projet d’expansion coloniale d’Israël ».
On est loin d’Octobre rose. Comme l’a décrypté Le Monde, si le second point fut vrai, cela ne l’est plus depuis dix ans. Les entreprises qui fabriquent les insecticides et celles qui produisent des anticancéreux ne sont plus les mêmes. Quant au dernier point, on laisse le lecteur juge de ces raccourcis. L’élue insoumise concluant que « le cancer est une maladie politique », en appelant à remplacer « Octobre rose » par « Octobre colère ».
Au final, c’est dommage. Il était bien utile de souligner les malentendus de ces opérations à grand spectacle, dédouanant de fait les pouvoirs publics de leur responsabilité, et laissant loin du débat public les causes structurelles, politiques, et environnementales du cancer. La radiologue notait également, avec bon sens : « Il y a aussi sans doute une réticence naturelle à aborder ces sujets car ils remettent trop profondément en cause le fonctionnement de nos systèmes productifs et de nos sociétés. Le corps médical se sent vite impuissant à faire bouger les choses et il est plus simple d’en rester aux comportements individuels. »
Faut-il noter que la même semaine, The Lancet, dans un très long papier autour des menaces sur la santé au XXIe siècle mettait en avant la confiance, ou plutôt la perte de confiance des sociétés devant les décisions politiques en matière de santé publique ? Au final, voilà un débat qui n’aura pas eu lieu. Comment, dès lors, ne pas conclure qu’autour de la prévention des cancers, les uns, en occultant, et les autres, en caricaturant, ne participent pas à nourrir cette nécessaire confiance ?
Éric Favereau