Les pas de côté de Bernard

Trois doses, pourquoi en parler si mal ?

C’est une malédiction de notre pays, un sort qui n’aura jamais été levé : dès qu’il s’agit de vaccin, tout s’embrouille. Ce qui serait simple à dire est, justement, parce que ce serait simple, remplacé par une communication fondée sur des arguments dont il serait facile de démontrer la fragilité ou même la fausseté. Mais, justement, parce que ce serait facile, personne ne soulève le couvercle pour vérifier. Et l’on embraye dans la spirale.

Photo Philippe Taris

La troisième dose de la vaccination anti-Covid, évoquée bien précocement par le président de la République dès juin, est un florilège de la méthode française. Soyons clairs, la justification d’inciter au recours massif à cette nouvelle injection ne se discute pas ou plus. Il y a trop d’inconnues sur la durée de protection conférée par la vaccination à deux doses, sur l‘émergence éventuelle de variants « résistants » pour que le principe de précaution ne joue pas à fond. D’autant plus que les vaccins disponibles, sur la base d’une expérience forte de centaines de millions de personnes dans des pays où la pharmacovigilance est efficace, apparaissent particulièrement bien tolérés.

Trop simple car scientifiquement fondé
En clair, tout le monde aurait compris, à défaut de l’accepter, un discours du type : « Personne ne sait à ce jour si la vaccination (deux doses) protège ou non à long terme. En conséquence, nous ne pouvons pas prendre le risque de découvrir, au moment où la circulation du virus sera maximale et quand les urgences hospitalières seront déjà saturées par les complications de la grippe et de la bronchiolite, qu’une bonne partie de la population française n’est plus efficacement protégée. Ce serait un carnage. »
D’autres arguments pouvaient venir en renfort comme celui de l’augmentation (quelques pour cent) de l’efficacité de la protection que confère une troisième dose ; ce peut être majeur pour les personnes à haut risque et susceptible d’éviter quelques milliers de morts. Ou encore, bien que l’étude qui le suggère (israélienne encore) ne soit pas irréprochable, dire qu’il est plausible que l’injection d’une troisième dose diminue le risque d’être infecté et de transmettre le virus. Sur la base des résultats disponibles (diminution de 70 à 35% du risque de transmission), ce serait une arme majeure pour contrôler la pandémie.
Mais non, ce serait trop simple car scientifiquement fondé et nonobstant convaincant. Partant toujours du même principe que le peuple est incapable de comprendre le moindre raisonnement de santé publique, on choisit de communiquer sur quelque chose supposé lui faire peur et justifier la contrainte : « Toutes les études montrent que l’efficacité des vaccins anti-Covid baisse rapidement au-delà de six mois. » Les six mois deviendront cinq et les médias embrayent. Les porteurs du discours officiel se succèdent sur les plateaux et les micros pour concrétiser l’évidence.
Détail amusant, je contacte l’un des porte-parole les plus en vue et le plus respecté qui, le matin même, sur une radio nationale avait relayé le message de la diminution de l’efficacité des vaccins, scientifiquement prouvée par toutes les études disponibles. Nous tombons assez rapidement d’accord sur le fait qu’à ce jour, il n’existe aucune évidence d’une baisse de l’efficacité des vaccins Covid. Une étude française, la plus vaste menée à ce jour, celle d’Epi-Phare*, montrant au contraire que cinq mois après la seconde dose, l’efficacité était parfaitement maintenue.

Quelle baisse de protection ?
Mais, alors, quelles sont ces études et ces données qui montrent cette baisse de la protection à partir du cinquième ou sixième mois ? Sans entrer dans les détails, toujours suspects, il y a d’abord celles objectivant une baisse des taux d’anticorps neutralisants sanguins circulants. Là, pas de contestation possible : il est largement établi qu’en matière de vaccin, ce critère biologique a peu, ou pas du tout, de valeur prédictive quant à la protection conférée. Ou alors il faudrait, par exemple, que nous nous revaccinions tous les ans contre l‘hépatite B.
Il y a ensuite des statistiques, celles publiées par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) entre autres. Elles montrent que la proportion de vaccinés augmente fortement chez les hospitalisés et inclut maintenant, fait inquiétant, des 40-50 ans ; une bonne proportion d’entre eux en étant, justement à leur cinquième mois après vaccination. Démonstration paraissant imparable mais ne résistant pas à une analyse, même superficielle. Si les vaccins protègent du risque de développer une forme symptomatique à, disons, 95%, cela veut évidemment dire que 5% des vaccinés peuvent, quand même, développer la maladie, y compris sous ses formes graves. Comme les vaccinés sont de plus en plus nombreux (et les non-vaccinés n’ayant pas été immunisés par la maladie de moins en moins nombreux), il ne faut pas s’étonner que l’on retrouve une proportion toujours plus grande de vaccinés chez les hospitalisés. Ce serait même 100% si tous les Français étaient vaccinés. Cette proportion suit, en France, parfaitement ce qui est prédit à partir de l’évolution du nombre et des âges des vaccinés au cours des six derniers mois ; y compris la part croissante des adultes « jeunes » et celle de ceux qui sont à leur cinquième ou sixième mois après leur deuxième dose (une forte proportion d’adultes jeunes ayant été vaccinés en juin et juillet 2021). Donc, sur ce plan, pas de quoi vraiment s’inquiéter puisque l’on observe ce que l’on attend.
Dernière étude mise en avant : celle menée en Israël et publiée dans la revue médicale The Lancet. Elle montre que, comparativement à des vaccinés deux doses, on dénombre dans le groupe ayant bénéficié d’une troisième dose significativement moins d’hospitalisations et de décès. La différence est nette, convaincante, du moins pour qui ne lit pas l’étude en détail. Car on a affaire ici à une parfaite illustration de ce que les épidémiologistes appellent le biais de temps immortel. En bref, les deux groupes ont été suivis durant un temps très court : 13 jours en moyenne (!) même si la Haute autorité de santé (HAS) dans son communiqué, et sans doute pour être cohérente avec le plan de communication gouvernemental, parle de 60 jours. Pour le groupe trois doses, ce suivi riquiqui a, par définition, débuté après une visite auprès d’un professionnel de santé, celui ou celle qui a injecté la dose et qui a, comme il se doit, vérifié que la personne n’était pas symptomatique, ou, parfois, était bien testée négative. Rien de tel dans le groupe de comparaison. Moins de deux semaines en moyenne, c’est court pour un asymptomatique ou un testé négatif pour contracter le virus, développer une infection puis éventuellement une forme grave. L’étude a donc consisté à observer un groupe qui n’avait que vraiment peu de chances de développer ce que l’on prétendait mesurer, contrairement au groupe de comparaison.
Quant à l’étude d’Epi-Phare, pourtant réalisée en France sur pratiquement vingt millions de personnes par une équipe particulièrement compétente et indépendante, il est plus simple de ne pas en parler. Ses résultats ne collent pas avec le discours retenu. Pourquoi, se crisper sur des arguties ? Nous ne sommes plus dans le domaine obsolète de la science mais dans celui de la communication. Le courant de la démocratie sanitaire s’est inversé : le gouvernement décide, les agences mettent ensuite en musique.

Bonne décision, mauvais arguments
Malheureusement, l’histoire, têtue, nous a maintes fois montré qu’il est dangereux de justifier une décision, aussi bonne soit-elle, par de mauvais arguments. Un jour, forcément, cela se découvre, cela transpire ou au moins se suspecte. L’intelligence collective est une machine bien plus puissante que l’on veut bien le croire. C’est à force d’erreurs de ce type que nous avons, patiemment, bâti en France la défiance la plus forte au monde vis-à-vis des vaccins (enquêtes Heidi Larson, de la London School of Hygiene and Tropical Medicine). Dans le cas précis, la communication a sans doute eu un autre effet délétère, du moins en subliminal : faire penser que les vaccins ne sont pas efficaces, la protection conférée ne dépassant pas cinq mois. Pas très mobilisant à un moment où il faudrait l’être. Car le problème central est là : une campagne vaccinale se réussit par une adhésion fondée sur des justifications bien comprises, par la motivation, la solidarité envers les plus exposés et les plus défavorisés. Et non, comme c’est le cas depuis le début de la crise Covid en France, par la peur, l’obligation et la contrainte. Pire, en axant la communication sur l’intérêt individuel, ce qui est contraire au principe même de la vaccination. Erreur de positionnement que l’on risque de payer cher au moment de promouvoir la vaccination des plus jeunes.

Conséquence de cette gestion par la peur de ne plus être protégé, par la menace de se voir désactiver son passe sanitaire, la plupart des points de vaccination sont saturés, souvent les plus exposés doivent attendre leur tour sans priorisation aucune. Plus préoccupant, chacun s’organise comme il peut, et prend ses propres décisions de santé publique. Un exemple parmi beaucoup : lundi 6 décembre, le journal Sud-Ouest relate que les infirmières coordinatrices du centre de vaccination de Bayonne se disent prêtes à fermer le site car les doses de vaccin qui leur ont été livrées sont des Moderna (l’autre vaccin à ARN messager). « Le problème ne vient pas du vaccin utilisé, puisqu’il ne présente pas davantage d’effets secondaires que le Pfizer, expliquent-elles. Le rappel du Pfizer peut se faire au Moderna, et vice-versa. Nous n’avons donc aucune préférence. Seulement, nous refusons de vacciner avec du Moderna si la réservation a été faite avec du Pfizer. »

Ainsi vont les choses dans le beau pays de France.

* Bernard Bégaud préside son conseil scientifique