Les autres prisons…

Le 11 décembre 1972, paraît le premier numéro du journal CAP du Comité d’action des prisonniers. Ce groupe a été fondé par d’anciens détenus, Serge Livrozet, Claude Vaudez, et Michel Boraley pour faire entendre la voix des personnes incarcérées. Il fait suite au Groupe information sur les prisons (GIP) fondé par Jean-Marie Domenach, Michel Foucault et Pierre Vidal-Naquet en février 1971. Fin 1972, l’objectif du GIP est atteint : il voulait faire savoir la prison à partir du discours des détenus. Un questionnaire avait été lancé par le GIP au printemps et l’hiver suivant, les prisonniers de Toul, de Nancy, de Lyon et de Melun se sont mutinés et sont montés sur les toits pour être vus et énoncer leurs revendications. L’un des slogans du GIP était : « Sont intolérables : les tribunaux, les flics, les hôpitaux, les asiles, l’école, le service militaire, la presse, la télé, l’État et d’abord les prisons. » Le CAP reprend ce même programme.

Dans le journal que les prisonniers font paraître, une rubrique est consacrée à ce que les rédacteurs nomment « Autres prisons » ; il y a bien sûr l’asile – nous sommes en pleine remise en cause de l’ordre psychiatrique –, mais aussi les « hospices de vieillards ». Fugue, punition, visite, courrier, solitude… Les questions sont les mêmes ! Les intellectuels n’y avaient pas pensé, les détenus si.
Le 15 février 1973, un premier texte signé de Claude Vaudez paraît dans le n°3 du
CAP. En septembre, dans le n°9, les mêmes militants du CAP ouvrent leurs colonnes à un autre front, celui des handicapés et publient un texte manifeste du Comité de lutte des handicapés.

Philippe Artières

La Maison de Nanterre

Les hospices

« Ce matin, lorsqu’il est entré dans le bistrot, les gens qui le connaissent se sont bien aperçus que quelque chose était changé en lui. Bien rasé, ses cheveux blancs bien peignés, son pantalon de droguet bien repassé dans le pli, la veste râpée si propre qu’elle paraît presque neuve ; d’habitude lorsqu’il choisit une table, il prend place à celle qui lui semble la plus isolée dans l’ombre d’une encoignure ; lorsqu’il commande une consommation, il le fait d’une petite voix tremblotante en ayant l’air de s’excuser du dérangement qu’il provoque pour si peu de choses.
Aujourd’hui, il s’est assis en pleine lumière au beau milieu du café et il a dit d’une voix très forte : « Donnez-moi un rouge, dans un grand verre, un très grand verre, s’il vous plaît. »
Toutes les conversations se sont arrêtées autour du bar, une bonne quinzaine de paires d’yeux curieux braqués sur lui.
Lui, le pauvre petit vieux, ne les voit pas, il est très myope, ses lunettes à verre épais sont un écran de plus entre la vie et lui. Mais cela ne fait rien, un grand bonheur est en lui aujourd’hui et il sent bien que tous les gens présents sont intéressés par ce bonheur, qu’ils voudraient savoir.

La patronne lui sert son rouge dans un grand verre comme il le lui avait demandé.
« Alors, monsieur Pierre, lui dit-elle, cela faisait bien longtemps que l’on ne vous avait vu
Hum ! Il s’en est passé des choses, depuis. Croyez-moi, il s’en est passé.
Racontez-nous.
Eh bien voilà ! Je suis parti un beau matin sans rien dire de l’hospice.
Pourquoi sans rien dire ?
Parce que si j’avais demandé la permission, la surveillante principale, qui est une peau de vache avec moi, me l’aurait refusé. Alors je suis parti sans rien dire, comme un évadé. Je me suis dit : “Pierre, voilà le moment venu, il faut que tu ailles voir ce que devient ta famille.” Pensez ! Il y a quinze ans que je ne les avais pas revus.
Et les avez-vous revus ?
Oui, je les ai revus ! Tiens, ma sœur, si vous aviez vu comme elle était contente de me revoir. Et les autres aussi. Ils m’ont dit : “Ne t’inquiète plus, Pierre, tu n’es plus seul dans la vie, nous sommes là maintenant avec toi, nous allons t’écrire régulièrement”. Vous comprenez, maintenant que j’ai ma famille qui s’intéresse à moi, ils n’oseront plus, à l’hospice, me traiter comme un moins que rien. Pensez donc, il y a des injustices. Tenez, aujourd’hui, j’aide des copains qui sont punis et qui ne peuvent sortir. Eh bien ! je ne peux même pas leur rentrer une bouteille, car si j’étais pris avec une bouteille, je serais puni sévèrement. Pendant ce temps-là, il y en a d’autres qui ont la bouteille au pied de leur lit et on ne leur dit rien. Mais maintenant, j’ai une famille, alors ça va changer.
Ils vous ont puni, après votre fugue ?
Oui, j’ai eu quinze jours de punition. Mais ça ne fait rien, ça ne compte pas. Maintenant, je suis heureux. »

Le petit vieux a bu son verre, il s’est levé, il a regardé et il est sorti, bien droit sur ses vieilles jambes, l’air digne.
Personne n’a ri, personne n’a plaisanté après son départ. Et pourtant, tout le monde sait que son histoire est inventée de toutes pièces. Tout le monde sait que ses huit jours de fugue, il les a passés dans une cabane au milieu d’un bois.
Pauvre petit vieux, sois heureux, moi je sais que ta famille est vivante et vraie, même si elle n’existe que dans ton esprit, elle n’en est certainement que plus belle, plus généreuse, plus accueillante, je souhaite de tout mon cœur qu’elle te soutienne le plus longtemps possible dans toutes les épreuves que la vie te réserve encore. »

Claude Vaudez (Extrait du CAP n°9, 15 septembre 1973)

Le droit à la vie ne se mendie pas

« Les handicapés physiques sont des marginaux, rejetés de la société, qui subissent le racisme des valides. Le 29 avril, commençait une grève de la faim par Mme Bernier, ancienne monteuse-câbleuse, handicapée physique qui, depuis sept ans, début de sa maladie, cherchait vainement du travail. Cette grève de la faim se termina le 14 mai après que le comité de lutte de Paris ait, entre autres actions spectaculaires, occupé la direction générale de l’Agence nationale pour l’emploi et ait obtenu l’embauche immédiate de la camarade Bernier à l’Assistance publique, alors qu’elle y avait été refusée précédemment.
Ces actions ont permis aux handicapés de se regrouper. Des comités de luttes se sont formés à Paris XXe, XIXe, Toulouse, Grenoble, Dijon, Garches… Pourquoi un article dans le CAP ? Parce que les conditions de vie des prisonniers et des handicapés se ressemblent dans ce système capitaliste, handicapés et prisonniers sont exclus. Comme les prisonniers parqués dans les prisons délabrées, insalubres, inhumaines, les handicapés sont parqués dans des ghettos que sont les ateliers protégés ou les Centres d’aide par le travail (CAT). Là, les ouvriers handicapés dorment dans des dortoirs, n’ont le droit de sortir qu’une fois par semaine, qu’avec l’autorisation de la direction. Sur leur salaire de misère, on leur déduit en plus les frais de cantine. Comme les prisonniers, les handicapés sont payés à la pièce pour 0,7 centimes la pièce. Ce ne sont pas des sacs mais des boîtes de camembert, ce qui revient au même, Prisonniers et handicapés travaillent pour des sous-traitants, comme les autres ouvriers. Mais comme « ils ne sont pas assez rentables », la surexploitation peut s’effectuer sans entraves. On leur constitue un « pécule » ridicule alors qu’on leur doit un salaire comme les autres travailleurs, c’est-à-dire le SMIC. Ce soi-disant « pécule » n’est qu’un dû insuffisant pour des ouvriers handicapés qui vivent dans des ghettos où ils travaillent : et on les envoie à l’hospice lorsqu’ils ne sont plus sur-exploitables. À la sortie de prison, le prisonnier a toujours cette marque indélébile qu’est l’extrait de casier judiciaire. L’handicapé n’a pas besoin de cette carte, son aspect physique suffit pour être refusé de l’usine, de toute vie sociale et affective normale. Les handicapés en ont ras-le-bol de la charité et de la pitié. Le droit à la vie ne se mendie pas, il se prend. Les handicapés prennent leur lutte en main. Notre lutte est celle de tous les travailleurs. Avec nos problèmes spécifiques, notre lutte est dans la lutte des classes. Notre combat ne fait que commencer. Nous voulons la suppression des ateliers protégés et CAT, où les handicapés ne sont pas considérés comme des travailleurs à part entière. Nous refusons toute surexploitation (190 F pour 160 heures). Nous refusons tout ghetto. Nous ne sommes pas des sous-hommes. Nous aboutirons par le combat révolutionnaire.
Avec le Comité d’action des prisonniers, nous luttons, et nous sommes présents pour que la vente du journal « Le CAP » puisse s’effectuer librement. »

Le Comité de lutte des handicapés
7, impasse des Crins, Paris XXe.
Tél. : 366-13-00.
Permanences :
Vendredi : 19 heures à 22 heures
Samedi : 14 heures à 22 heures