Le cimetière en ruine des enfants du bagne

À quelques kilomètres au nord-ouest d’Ajaccio, pas loin de la baie paradisiaque de Capo di Feno prisée des Ajacciens et des pinzuti (les touristes à l’accent pointu), se trouve, mangé par le maquis, un cimetière en ruines. C’est le cimetière des enfants du bagne de Castelluccio ceinturé de pierres sèches.

Le bagne, alors dénommé « colonie pénitentiaire horticole pour mineurs », a été ouvert sur le site de Saint-Antoine en 1855 et fermé onze années plus tard. Une autre colonie pénitentiaire réservée aux adultes, située à Chiavari au sud d’Ajaccio, a été ouverte en même temps. Une troisième colonie pénitentiaire, pour adultes, a été créée un peu plus tard sur la côte orientale à Casabianda. Il s’y trouve aujourd’hui un établissement pénitentiaire unique, le seul sans murs en France, organisé encore autour d’activités agricoles et d’élevage, qui accueille des détenus volontaires en longue peine.
Il y avait à cette époque plusieurs colonies pénitentiaires en Corse et en Algérie. Ces établissements avaient le statut de maisons centrales, mais le travail y était agricole. Les travaux agrestes étaient considérés comme moralisateurs et rédempteurs.
Sous la IIIe République, le député corse César Campinchi milita pour une fermeture définitive des bagnes pour mineurs et fut un des instigateurs d’une législation moderne plus humaniste sur la protection des mineurs.

Petits voleurs à la tire, vagabonds, mendiants

Au bagne de Castelluccio étaient envoyés des enfants du continent âgés de 8 à 16 ans, petits voleurs à la tire, vagabonds, mendiants, jeunes sans toit et sans famille tombés dans la délinquance, la rapine, les agressions, condamnés par une justice intransigeante et souvent expéditive, protectrice de la bourgeoisie montante du Second Empire.
Sur onze années, l’établissement de 350 détenus accueillit 1 136 individus, condamnés aux travaux de force dans une exploitation horticole située dans un environnement maquisé qu’il fallait défricher, assainir et cultiver de manière rudimentaire. Les enfants et les jeunes venaient de toute la France. La plaque commémorative implantée au cimetière retrace les identités des garçons qui sont morts sur place et leur lieu d’origine, de Bretagne, de l’Est, de région parisienne, du Nord…
Le démaquisage était aussi une mesure d’ordre public auquel était attaché le préfet de Corse Thuillier qui y voyait non seulement une œuvre de salubrité publique, mais aussi un moyen de lutte contre les bandits ayant pris le maquis. Un autre des aspects du travail forcé à accomplir était le ramassage des déchets et excréments de la ville d’Ajaccio, alors petit port de pêcheurs dépourvu de latrines, pour en faire un engrais d’épandage sur les terres de la colonie pour les rendre plus fertiles.
L’exposition des mineurs à ce travail entraîna naturellement des maladies infectieuses, choléra, thyroïde, dysenterie, chez des enfants et adolescents souffrant par ailleurs de dénutrition du fait d’un régime alimentaire essentiellement à base de soupe et pain, sans viande et sans poisson, notoirement insuffisant du point de vue des rations alimentaires nécessaires à leur âge et des activités imposées.
C’est ainsi qu’entre 1855 et 1866, on dénombre 160 enfants morts des mauvais traitements subis sous la férule des gardiens, et de la rudesse des conditions de travail et de vie déplorables réservées à ces jeunes forçats.

Une île lointaine de relégation

Le cimetière où ils furent enterrés est situé sur un des trois niveaux de l’établissement pénitentiaire, à Saint-Antoine où se trouvaient les 325 hectares de terres horticoles à 60 mètres au-dessus de la mer. Les bâtiments administratifs et de détention étaient situés à Castelluccio, à 120 mètres au-dessus de la mer. Un troisième lieu se trouvait près du rivage, la Pépinière.
Le travail réalisé sur les terres permit de transformer un lieu de maquis en espaces plantés d’oliviers, d’eucalyptus, amandiers, vignes, citronniers et orangers.
Il y a peu de témoignages et d’études sur cette page de l’histoire en Corse. Mais la présence de ces colonies à Ajaccio et Casabianda montre la considération de l’Ile que pouvait avoir le pouvoir central, à l’image d’autres territoires insulaires lointains qui servirent à la déportation des délinquants et criminels. La Corse était vue comme une île lointaine de relégation où l’on pouvait envoyer croupir les rebuts de la société.
Des enfants, prisonniers du bagne et morts en détention, il ne reste plus aujourd’hui que quelques tombes éparses, témoignage de pierres d’une époque révolue désormais envahies par une végétation redevenue sauvage et par des colonies de fourmis. Aujourd’hui, sur les collines, s’étagent les bâtiments du centre hospitalier départemental de Castelluccio qui abrite des activités de psychiatrie et soins médicaux de réadaptation.

Pascal Forcioli