L’âge mûr-mure

Pascal Forcioli

L’âge mûr est une des dernières œuvres sculptées de l’artiste Camille Claudel (1864-1943), la sœur du diplomate écrivain bien connu Paul Claudel (1868-1955).
C’est une sculpture à trois personnages nus reliés par le socle. Deux sont debout, un homme qui se tient au centre, et une vieille femme aux cheveux défaits, appuyée derrière lui. Détachée du groupe formé par ces deux personnages, est agenouillée une femme aux cheveux retenus en chignon, qui parait beaucoup plus jeune, et qui tend les deux bras comme dans un geste d’imploration vers l’homme qui s’éloigne d’elle, entraîné par la vieille femme qui lui agrippe les bras.
Plus que de l’âge mûr dont il est question, on peut aussi y voir une représentation de trois âges de la vie, la jeunesse, la maturité et la vieillesse – une symbolique qui me fait penser au célèbre tableau que Gustave Klimt peindra en 1905, Les trois âges de la femme.

L’observation attentive de l’œuvre sculptée conduit à plusieurs interprétations proches les unes des autres. On peut y voir un homme qui s’éloigne à grandes enjambées de la jeune femme qui s’agrippait à lui et qu’il vient de repousser – la laissant littéralement tomber (en langage amoureux l’expression signifie rompre), et qui se laisse emmener par une autre femme plus âgée qui l’attire à elle (qui parait le reprendre solidement en main). On peut aussi voir un trio amoureux avec une femme d’âge mûr triomphante qui éloigne avec fermeté (force même) l’homme qu’elle aime de la femme plus jeune rejetée qui, de désespoir, se jette aux pieds de l’homme pour qu’il ne l’abandonne pas (l’image d’un retour impossible). On peut encore voir un homme d’âge mûr qui s’était laissé entraîner par une jeune femme qu’il abandonne d’un pas résolu pour suivre la femme plus vieille, alors que la jeune femme qui essaie vainement de le retenir mais sans force vient de choir à genoux et va s’écrouler en le voyant s’en aller définitivement… Chacun, pourvu qu’il se laisse submergé par la sculpture, peut y lire ce qu’il veut ou croit.

L’histoire de Rodin et Camille, bien sûr, en donne un éclairage particulier, intime, presque exhibitionniste qui peut mettre mal à l’aise devant ce dévoilement. L’œuvre est naturellement l’allégorie de la rupture de Rodin avec son ancienne amante et compagne, alors qu’il reprend sa liaison avec son ancienne compagne, Marie-Rose Beuret dite Rose, qu’il finira par épouser deux semaines avant de mourir en 1917. C’est en tout cas une œuvre de souffrance, tragique. La pâte humaine qu’elle traite est à la fois propre à Claudel et empreinte de Rodin pour troubler encore plus le regard.
Au cours de sa production, la sculpture a reçu plusieurs dénominations : La destinée, Le chemin de la vie et La Fatalité. L’étude en plâtre du groupe des trois personnages avait été nommée L’âge mûr ou les chemins de la destinée. Au Salon de 1894, seule la partie de la sculpture représentant la jeune femme est exposée sous le titre L’Implorante ou le Dieu envolé. Le titre choisi dit sur quel piédestal Camille avait installé celui qui fut à la fois son mentor et le seul amour de sa vie, ce démiurge qui avait le pouvoir de créer la vie de la pierre ou du bronze, et qui s’était envolé de sa vie, l’abandonnant à la terre comme un Mercure ailé.

Personnellement, je vois aussi dans L’âge mûr la contre-œuvre de L’Éternel Printemps que Rodin réalisa en 1884, deux ans après sa première rencontre avec Camille, l’année même où celle-ci rejoint son atelier et, après avoir été son élève, devient sa maîtresse et sa muse, en quelque sorte son Alpha et son Omega. Dans L’Éternel Printemps, Rodin sculpte deux jeunes gens nus unis dans un baiser appuyé, langoureux autant que fougueux, dont il fit une variante dans l’une de ses plus célèbres œuvres intitulée Le baiser, dans une gestuelle érotisée que reprendra bien plus tard le photographe Robert Doisneau dans la non moins célèbre photo Le baiser de l’Hôtel de Ville prise à Paris en 1950.

P. Forcioli

Mais l’histoire de L’âge mûr ne s’arrête pas à ce que la sculpture représente, mais aussi à ce qu’elle devint et provoqua. Sur la proposition de l’inspecteur des Beaux-Arts Silvestre, qui avait vu une étude du groupe dans l’atelier de l’artiste chez laquelle il s’était rendu pour acheter un buste, L’âge mûr fit l’objet d’une commande de l’État en juillet 1895 avec l’appui de Rodin qui, bien qu’ayant rompu avec elle, tenait à continuer à soutenir Camille financièrement autant que discrètement.
Camille travailla à son œuvre entre 1894 et 1898, réalisant plusieurs études et versions dont une terminée en octobre 1898 et examinée par Silvestre, qui écrit en novembre 1898 : « Tel qu’il est, le groupe est intéressant et d’une facture très moderne. Il mériterait l’exécution en bronze que l’artiste désire […]. L’impression de Rodin est frappante dans cette œuvre, mais le sujet y étant traité avec infiniment de conscience, on peut dire que c’est par ses qualité d’invention et de mouvement qu’elle procède seulement de la facture du Maître et non par ses négligences voulues. » Quelle magnifique critique peut-on lire dans cette appréciation nuancée de l’inspecteur Silvestre !

Mais après qu’un exemplaire en plâtre lui fut finalement payé en 1899, la commande d’un bronze préconisée par Silvestre fut annulée car l’œuvre dont avait eu vent Rodin lui déplut fortement car il trouvait que le personnage de l’homme portait atteinte à son image et son honneur. Le premier bronze ne fut tiré qu’en 1902 sur une commande privée. Trois exemplaires du groupe existent à ce jour, dont un au Musée d’Orsay.
Paul Claudel fut lui aussi outré par l’œuvre et surtout par la représentation que Camille avait donnée d’elle-même dans le groupe sculpté, écrivant à son propos : « Ma sœur, Camille, implorante, humiliée à genoux, cette superbe, cette orgueilleuse, et savez-vous ce qui s’arrache à elle, en ce moment même, sous vos yeux, c’est son âme. » Cette phrase de l’écrivain peut être rapprochée des propos amoureux qu’écrivait Rodin à Camille dans une lettre en 1886 « toute mon âme t’appartient ».

Pour Camille, outre la rupture avec le Maître qu’elle avait tant idéalisé, ce fut aussi l’agissement en sous-main de Rodin pour empêcher l’État de lui acheter le bronze qu’elle n’avait pas les moyens de faire réaliser, qui fut un accélérateur de sa paranoïa qui ira crescendo jusqu’à son internement à Ville-Évrard de mars 1913 à septembre 1914, date à laquelle elle rejoint à la demande de sa mère l’asile de Montdevergues à Montfavet.
Dans une lettre écrite en 1905, elle qualifie Rodin d’« ennemi sournois et acharné » et en 1909, dans une lettre à son frère Paul, elle écrit : « Je tremble du sort de L’Âge mûr, ce qui va lui arriver c’est incroyable […] ce sera de même, ils vont tous le faire les uns après les autres. Chaque fois que je mets un modèle nouveau dans la circulation, ce sont des millions qui roulent, pour les fondeurs, les mouleurs, les artistes et les marchands, et pour moi 0+0=0. »
Dans une lettre à son cousin Henri-Joseph Thierry en 1910, elle exprime un réel sentiment de persécution : « quant à moi, j’ai mon compte, je suis toujours malade du poison que j’ai dans le sang ; c’est le huguenot Rodin qui me fait distribuer la dose car il espère hériter de mon atelier avec l’aide de sa bonne amie la dame de Massary […qui] s’entendent comme larrons en foire pour me dépouiller de tout ce que je possède ».

À partir de 1911, l’état mental de Camille se détériore nettement. Recluse dans son atelier parisien au rez-de-chaussée de l’Hôtel de Jassaud sur l’Île Saint-Louis, barricadée derrière portes et volets qu’elle tient clos, elle vilipende « la bande à Rodin », l’accusant de la persécuter et de vouloir lui voler ses œuvres, et pour les en empêcher finit par détruire elle-même les travaux qu’elle avait réalisés, brûlant ses épreuves en cire et massacrant ses plâtres à coups de burin. Dans une lettre adressée à sa cousine Henriette Thierry en 1912, Camille écrit : « […] j’étais dans une telle colère que j’ai pris toutes mes esquisses de cire, je les ai flanquées dans le feu, ça m’a fait une belle flambée, je me suis chauffée les pieds à la lueur de l’incendie, c’est comme ça que je fais quand il m’arrive quelque chose de désagréable, je prends mon marteau et j’écrabouille un bonhomme. […] beaucoup d’autres exécutions capitales ont eu lieu aussitôt après, un monceau de plâtras s’accumule au milieu de mon atelier, c’est un véritable sacrifice humain. ».
En 1913, la mort de son père, dont elle n’est pas tenue informée par sa famille proche, précipite l’aggravation de l’état psychique de Camille et conduit à son hospitalisation à la demande de sa mère avec le silence de son frère qui ne lui fera que quelques visites épisodiques, retenu par ses affectations et missions de diplomate. Elle ne créera plus jamais pendant ses années d’internement de 1914 à 1943 – à l’instar par exemple de Séraphine Louis, internée à Clermont-de-l’Oise entre 1932 et 1942 et elle aussi morte de la famine qui sévit pendant l’Occupation dans de nombreux hôpitaux psychiatriques et emporta quelques 40 000 victimes.

P. Forcioli

Il faut attendre le Salon des Femmes de 1934 et de 1938 pour que ressortent de l’ombre trois œuvres emblématiques de l’artiste, L’Implorante, Le Buste de Rodin et La Valse.
Une rétrospective de l’œuvre de Camille a lieu en 1951 au Musée Rodin à l’instigation de Paul Claudel qui offrira au musée les deux versions de L’âge mûr en 1952. En 1991 le musée Rodin organise une exposition de sculptures de Camille Claudel. Mais ce n’est qu’en 2008 que le musée Rodin consacre une grande rétrospective à Camille Claudel exposant plus de 80 œuvres, en marbre, terre cuite, plâtre, onyx et bronze, ainsi qu’une dizaine de gravures et dessins provenant de collections publiques et privées, et des documents originaux, photos et lettres.

Le musée Camille Claudel ouvre en 2017 à Nogent-sur-Seine dans le cadre d’une restructuration complète avec extension du musée Alfred Boucher créé en 1902. C’est le premier musée entièrement dédié aux œuvres de l’artiste. Il regroupe plus de 200 sculptures de la seconde moitié du XIXe siècle dont une soixantaine de Camille Claudel qui, à l’âge de 12 ans, découvre le modelage alors qu’elle habitait avec ses parents à Nogent, et qu’Alfred Boucher, second prix de Rome en sculpture, la repère et la prend sous son aile, encourageant sa famille à l’aider à cultiver son don.

Pascal Forcioli