La carte du Vigneron

Chaque mois des cartes, des graphiques, des tableaux, tous inédits, résultats d’études nouvelles. De quoi nourrir nos réflexions en les appuyant sur des faits établis.

CocoricoCovid, la carte à ne pas faire

Début avril a circulé une carte, initialement publiée par L’Usine nouvelle, sous le titre aguicheur : « [Made in France] Voici la carte des usines qui produisent des vaccins anti-Covid ». Soyons honnêtes, reconnaissons que l’infographiste qui l’a réalisée l’avait titrée bien plus modestement « La France mobilisée dans la course aux vaccins ». Mais l’hebdomadaire a titré autrement, et ce que l’on retient, c’est que la France produit donc… des vaccins.

L’Usine nouvelle, 03/02/21 (infographie Florent Robert)

CocoricoCovid ? Il serait plus juste de dire « La carte des sous-traitants qui vont mettre la dernière main à des vaccins développés par d’autres laboratoires » :

Le façonnier Delpharm, en Eure-et-Loir, mettra en flacons et conditionnera le vaccin pour le compte du leader mondial de la pharmacie, l’américain Pfizer et son associée, la firme allemande BioNTech.

L’usine du Suédois Recipharm à Monts, en Indre-et-Loire, va mettre en flacons le vaccin de l’américaine Moderna qu’elle recevra de la société suisse Lonza, avec laquelle Moderna a signé en 2020 un accord de dix ans pour la production de l’ARN du vaccin. On peut se consoler en se disant que Moderna est dirigée par un Marseillais qui a longtemps travaillé en France chez bioMérieux.

La holding familiale luxembourgeoise Fareva, née sur les bords du Rhône, en Ardèche, il y a trente-cinq ans, leader du façonnage industriel, sera façonnier du futur vaccin de la firme allemande CureVac. Mais on apprend début mai que celle-ci serait retardée dans sa production par le blocage aux frontières des États-Unis de certains composants indispensables aux vaccins.

Sanofi, firme française sans doute, mais détenue presque aux deux tiers par des investisseurs étrangers, n’aura pas de vaccin au mieux avant la fin de l’année. Pour l‘heure, c’est dans son usine de Francfort en Allemagne qu’elle conditionnera du vaccin de l’association américano-allemande Pfizer/BioNTech. Cependant, il est juste aussi de souligner que Sanofi Pasteur, à Lyon, travaille actuellement sur deux candidats vaccins contre le coronavirus SARS-CoV-2, en faisant appel à deux technologies différentes. Le premier entame les essais de phase III et sera peut-être disponible à la fin de l’année, le second en est aux essais de phaseI/II et ne le sera pas avant le premier semestre 2022. Le premier vaccin à protéine recombinante est réalisé en collaboration avec la BARDA (Biomedical Advanced Research and Development Authority) aux États-Unis et avec le géant britannique GlaxoSmithKline (GSK), qui apporte son adjuvant reconnu. Le second vaccin, à ARN messager, est réalisé en partenariat avec la firme américaine Translate Bio. Dans les deux cas, il est donc abusif de parler de vaccins « français ».

« En France » ne signifie pas français

Ce que traduisent ces observations, c’est d’abord que la France ne produit pas à proprement parler de vaccins, mais aussi qu’il n’y a plus d’industrie pharmaceutique nationale. Celle-ci est aujourd’hui pleinement mondialisée. « En France » ne signifie pas français. L’usine de Chenôve n’est pas une usine française, même si on précise une usine française de la firme allemande… C’est une usine en France d’une firme allemande. La leçon est cruelle : la France fut longtemps à la pointe de l’industrie des vaccins, de même que l’Angleterre, l’Allemagne, les États-Unis. Elle ne l’est plus. Tandis que dans la cour des grands, l’Angleterre, l’Allemagne, les États-Unis, la France montrent leurs muscles, dans son coin, la Russie la joue modeste. Tranquille, elle a des arguments. Mais déjà, on entend une autre chanson qui vient de la cour des petits, une chanson insouciante et joyeuse. On est le vendredi 7 mai, et l’OMS vient d’homologuer le vaccin chinois de Sinopharm.

Pour finir, je soulignerai les couleurs retenues : le fond gris très clair, qui entoure la France comme une île isolée qui se suffit à elle-même, le gris clair de la France, le bleu foncé des départements concernés, voilà qui est bien joué. En apparence. Le gris léger, le gris clair, la confiance, le bleu profond qui, comme le disait une publicité des années 1980, « sera toujours la plus belle couleur pour mettre en valeur ce qui brille » (lingerie LOU). C’est connu en packaging comme en géomarketing. Cela rassure, cela fait sérieux, fiable et puis c’est d’un classicisme chic qui nous relie à la Belle Époque, aux banques qui en raffolent et à la Communauté européenne. Ce sont typiquement les couleurs qui s’étalent sur les comptoirs des cotonniers.

Au fond, ce bleu qui s’étale ici sans raison sur dix départements entiers, lesquels ne sont concernés que localement, est bien mal choisi… C’est un bleu de Prusse !

L’aggravation des inégalités ville-campagne en matière de santé