
Comment rêver ? L’année 2025 se termine et l’année 2026 débute par l’annonce des autorités israéliennes de notre expulsion de Gaza et de Cisjordanie. Cela concerne aussi Médecins sans frontières et une soixantaine d’autres ONG humanitaires. Mon rêve serait que tous les leviers s’activent pour défendre notre travail, notre engagement ; que la communauté internationale cesse la politique de l’autruche. Nous sommes mis à la porte, non pas parce que nous refusons une nouvelle réglementation inacceptable, c’est une façade, mais en raison de notre action, de nos témoignages face à l’intolérable. Nous sommes expulsés par un pays en situation d’occupation qui se qualifie de démocratie, et cette expulsion s’est construite autour d’un discrédit continu de notre travail. Pour conforter cette propagande, le ministre français en charge de l’Europe a alimenté cette stratégie du doute en demandant à l’Europe une enquête sur le financement de nos organisations pour s’assurer que l’on n’aide ni ne finance le Hamas. Voilà l’état des lieux. Le doute, le discrédit, la silenciation.
Au-delà de mon engagement de trente ans dans l’action humanitaire, c’est de fait un combat plus large qui s’impose. Celui de défendre la démocratie, notre démocratie, celle qui a permis l’émergence du sans frontiérisme début des années 1970, de cet humanitaire fondé sur l’indépendance, l’impartialité, le désintéressement, et qui associe action de terrain et témoignage. Il faut que l’on se réveille, que l’on défende notre démocratie aujourd’hui clairement menacée car attaquée de toutes parts. La remise en cause des associations en est une incarnation parmi d’autres. Les droits fondamentaux, le droit international, sont ouvertement bafoués de manière totalement décomplexée.
Mon rêve, c’est que revienne le temps de la solidarité. Car l’idée de solidarité est abîmée, déconstruite, détricotée sans vergogne. On le ressent un peu partout, on le voit quand on accuse, comme en France, les malades de coûter trop cher à la collectivité et qu’ils doivent tout payer, même s’ils n’en ont pas les moyens, eux qui pourtant cotisent déjà.
Cette belle idée de solidarité, qui a pu s’imposer lors de la création de la Sécurité sociale en 1945 car plusieurs années de guerre avaient conforté nos concitoyens de sa nécessité pour faire société et tenir tête collectivement aux aléas de la vie. Il faut faire de la pédagogie pour attiser notre conscience de sa pertinence, les élections qui arrivent sont une occasion à ne pas manquer pour défendre cela.
Jean François Corty