
Commençons donc l’année 2026 par une grève. Depuis ce lundi 5 janvier a débuté dans toute la France une grève des médecins de ville. Et à lire le Dr Jérôme Marty, président de la très libérale Union française pour une médecine libre (UFML), fer de lance de ce mouvement, l’heure est grave. Il décrit ainsi dans une lettre ouverte les raisons de son combat : « Je ferme mon cabinet, car je n’ai pas d’autre solution. Parce que face à moi se dressent des responsables politiques élus de la nation qui, en conscience, détruisent la médecine de France. Je ferme parce que les prescriptions des médecins non conventionnés seront demain déremboursées […] Je ferme parce que je refuse d’être responsable et coupable des déserts qu’ils ont créés et, de fait, obligé d’y exercer. Je ferme parce que désormais, mon exercice peut être ciblé par l’Assurance-maladie sous ses algorithmes opaques et que je peux être interdit de prescrire des arrêts de travail au-delà d’une proportion imposée. Je ferme parce que je refuse que des non-soignants prennent la main sur mon exercice de médecin et décident de ma pratique et de mes actes […] Je ferme parce que je refuse d’être enfermé au sein d’un secteur suradministré, surencadré, surpénalisé et sous-rémunéré. » Et en conclusion : « Je ferme parce que je ne peux accepter que l’on fasse de moi un mauvais médecin, un mauvais soignant, un médecin maltraitant. »
Propos amers, violents. C’est la faute à l’État, comme toujours. Dans un communiqué commun, la quasi-totalité des syndicats de médecins libéraux appelle à cette grève, car « le gouvernement et certains parlementaires ont décidé d’ouvrir la voie à une baisse autoritaire des actes, d’imposer des amendes massives aux médecins n’utilisant pas le DMP (dossier médical partagé), de pénaliser financièrement les consœurs, mères de famille, en cumul emploi-retraite, de restreindre toujours davantage la liberté de prescription, de fragiliser tous les modes d’exercice, etc. »
Bref, ce serait donc la mort programmée de la médecine libérale… Rien que ça. Mais de fait, de quoi parle-t-on, et de qui parle-t-on ? Le modèle de la médecine libérale n’est-il pas déjà mort ?
Petit retour en arrière. Qui s’en souvient ? Nous étions en septembre 2018 : évoquant les réformes à venir du système de santé, Emmanuel Macron présentait son plan. Avec un message choc : le médecin de campagne isolé et chaleureux, symbole de la liberté d’exercice, c’est fini. « Les gens doivent se parler, s’organiser ensemble autour du patient. Je veux que l’exercice isolé devienne une aberration », a-t-il ainsi lancé. Précisant même : « L’exercice isolé doit devenir progressivement marginal, une aberration et finalement disparaître à l’horizon de janvier 2022. »
Nous sommes aujourd’hui, en janvier 2026, huit ans plus tard. Notre président ne se trompait pas vraiment, et l’exercice isolé est en chute constante. Il en reste bien sûr quelques traces, avec quelques médecins isolés, dits « de campagne », et surtout des discours nostalgiques. Mais dans les faits, le constat est sans appel : à peine plus d’un tiers des médecins exerce en solitaire. Et ce taux continue de baisser d’année en année. La part des médecins salariés est aujourd’hui de 46,5%, l’effectif des médecins libéraux a diminué de 4,7% de 2010 à 2025, l’effectif des médecins salariés a augmenté de 18,8% et celui des exercices mixtes de 17,4%. Autre changement, la profession qui se féminise fortement : 57% des 30 968 médecins de moins de 40 ans étaient des femmes au 1er janvier 2025.
Aucun dessein, aucun programme
Des chiffres, donc, mais qui disent quoi ? Et surtout, vers où se dirige-t-on ? Sur ce point, c’est le désert conceptuel : il n’y a aucune colonne vertébrale qui se dessine sur l’organisation future, aucun projet, aucun dessein, aucun programme, aucun discours même. Les politiques n’ont rien à en dire, ils ne travaillent pas sur le sujet et les ministres changent tous les mois. Quant à l’Assurance maladie, elle empile les mesures comme un mille feuille. La médecine libérale est devenu ainsi un monde éclaté, sans repère, ni boussole. Et les propos du Dr Marty, par sa véhémence et son confusionnisme, soulignent ce vide. On fait comme si de rien n’était, on parle de médecin traitant, mais le pauvre !, il est dépassé, épuisé, ne travaille plus seul, mais avec qui ? Ses liens avec les hôpitaux sont incertains, ses patients sont de plus en plus âgés, avec des multiples pathologies qui rendent la prise en charge complexe. Et pour finir, près d’un assuré social sur quatre n’arrive pas à avoir un médecin traitant. Dans les grandes villes, ce ne sont plus les plaques de médecins que l’on voit fleurir, mais des centres de soins et de santé aux organisations aussi variées qu’opaques, dont les devantures agressives se multiplient dans les rues. Et voilà qu’arrivent, nous dit-on, les fonds de pension, ce qui est déjà la réalité en radiologie et en biologie.
La médecine se dit toujours libérale, mais libérale de quoi ? Le tout technique et la folie des diagnostics ont fragilisé le lien personnel et réduit au minimum le colloque singulier. Le médecin de base est devenu, au mieux, le barreau d’une échelle qui ne sait plus vers où se dresser. Emmanuel Macron avait raison : la médecine n’est plus un exercice solitaire. Et pourtant, quoi de plus personnel que « notre » santé ? Et ce ne sont pas les téléconsultations qui pourront y répondre. Les réseaux sociaux le montrent : le recours à Internet est là et l’intelligence artificielle changera bientôt le paysage, modifiera les places des uns et des autres. Le coût pour la collectivité s’emballe aussi. Qui doit payer quand il n’y a plus assez d’argent ?
Sans histoire collective, ni projet commun
La médecine de ville est ainsi, elle va à vau-l’eau. Tout n’est pas inquiétant, loin de là : bien des structures marchent, y compris des centres de santé privés en plein cœur de la ville, mais l’ensemble n’est porté par aucun souffle. Il n’y a plus d’histoire collective, de projet commun, chacun replié sur ses propres inquiétudes. La grève qui débute ne va rien changer, tant les différents acteurs sont ainsi, obnubilés, décortiquant bien mal leurs impasses. Il est vrai que ce n’est pas simple, les normes et règlements en tous genres se superposent sans intérêt évident, et nos médecins de ville sont légitimement lassés par la bureaucratie qui leur tombe dessus. En même temps, l’administration est aveugle, elle n’a mis en place aucun tableau de bord sérieux pour gérer efficacement et humainement la collectivité médicale. Les rémunérations démesurées de certaines disciplines s’envolent et les dépassements d’honoraires sont devenus la règle.
C’est grave, docteur ? C’est pénible, et c’est surtout confus et illisible. En ces jours de vœux, rêvons d’un bout d’éclaircie. Les municipales arrivent dans quelques semaines. Seront-elles l’occasion d’ouvrir le débat, y compris en termes d’indicateurs de santé publique ? C’est en tout cas une nécessité car si on laisse faire, on sait bien comment cela se termine : par des inégalités sociales de santé en pleine progression.
Éric Favereau