
En 2012, le musée de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris fermait ses portes quai de La Tournelle, et l’hôtel de Miramion, l’hôtel particulier qui abritait ses collections fut vendu. À Lyon, le musée des Hospices, inauguré en 1936 dans l’un des « Quatre-Rangs » de l’Hôtel-Dieu du XVIIe siècle, a connu un sort commun : il a fermé en 2010. Les pièces de sa très riche collection sont consultables en ligne ou au sein d’expositions temporaires. On a préféré à l’histoire de l’assistance et des soins un objet plus attractif, celui de la culture culinaire.
On m’objectera qu’il reste encore au Quartier latin à Paris, à côté de l’historique bibliothèque, un musée de la médecine, et que dans plusieurs facultés en région, il demeure des galeries d’anatomies pathologiques et autres. On aime les médecins imaginaires et les ustensiles des XVIIe et XVIIIe siècles. On me dira aussi que la recherche a depuis quelques années des conditions nouvelles d’accès aux archives hospitalières, et il faut s’en réjouir.
Mais on ne peut que s’étonner que la santé ne fasse en France l’objet d’une patrimonialisation plus importante. N’était-elle pas la principale préoccupation des Françaises et Français ? Certes, il suffit d’entrer dans l’un de nos hôpitaux de grandes agglomérations urbaines pour parcourir deux siècles au moins d’architectures hospitalières – la Pitié-Salpêtrière à Paris en est un magnifique exemple – mais qu’en est-il des soignant.e.s, sans parler des patient.e.s. qui, pour les uns, y ont soigné, enseigné et produit des connaissances nouvelles, et pour les autres, y ont souffert, en sont sortis guéris ou y sont morts ?
Je rêve d’un lieu pérenne qui fasse place à l’histoire des corps souffrants et à la manière dont depuis trois siècles des savoirs se sont constitués pour les soulager. Je rêve de ce musée des sensibilités.
On pourrait m’objecter que l’urgence n’est pas dans l’ouverture d’un tel lieu, que des moyens financiers ne peuvent être attribués pour un projet patrimonial, que les institutions muséales consacrent régulièrement des expositions de qualités à la folie, aux épidémies, à la médecine. Mais je ne peux m’y résoudre. Il y a une urgence politique à faire savoir cette histoire sensible. On ne peut se satisfaire de mémoriaux pour les morts des épidémies contemporaines, on ne peut se satisfaire de l’exposition de chefs-d’œuvre sur la folie. L’histoire des maladies, des souffrances qu’elles provoquent comme celle des manières de lutter contre elles doivent être partagées, montrées, exposées. Les vieux, les fous, les abîmés de nos sociétés d’hier et d’avant-hier doivent avoir leur lieu.

C’est à cet espace qui serait à la fois un lieu de savoir, de mémoire et de beauté qu’il nous faut travailler collectivement car c’est de tels dispositifs qui permettront, je le crois, de promouvoir une véritable démocratie sanitaire.
Philippe Artières