Je rêve… Du centre municipal de santé à Aubervilliers

Centre municipal de santé d’Aubervilliers, en plein Covid

À l’heure où les déserts médicaux se multiplient, le modèle des centres municipaux de santé (CMS) mérite de l’attention. Héritiers des dispensaires gérés par des organismes à but non lucratif, ils ont été théorisés par des municipalités communistes dès les années 1930 : « Le principe de solidarité supplante ainsi celui de charité palliative consacrant l’évolution du dispensaire en centre de santé » (cf. la thèse de Benoît Carini-Belloni*). Les CMS se sont largement développés dans les municipalités communistes de la banlieue parisienne à la suite des ordonnances de la Sécurité sociale de 1945. Contrairement aux dispensaires caritatifs, ils visent à « mettre en place une coordination médico-sociale des services d’hygiène, de prophylaxie et du service social ».

Arrivant à Aubervilliers il y a quelques années et cherchant un médecin traitant, j’ai choisi le centre municipal de santé et j’ai eu l’occasion d’observer et apprécier son organisation. Treize médecins généralistes et trois internes y travaillent, les dossiers médicaux étant partagés, le médecin traitant est officiellement le CMS. Les consultations sont sur rendez-vous mais un des médecins assure tous les jours une permanence sans rendez-vous. Un des praticiens étant professeur à Sorbonne Université, le CMS est universitaire et associe trois internes en médecine générale. Le CMS qui existe depuis 1955 intègre un suivi multidisciplinaire (infirmières, psychologue, dentiste, podologue, etc.) et des actions d’éducation thérapeutique et de prévention. Le centre associe un pôle sur les addictions et le pôle santé de la femme et santé sexuelle Joëlle Brunerie. Il travaille en coordination avec les services de santé mentale (centre d’accueil et de consultation et deux sites d’hospitalisation liés à Ville-Évrard). Ce fonctionnement m’a semblé exemplaire mais des voisins, anciens Albertivillariens, ressentent un déclin par rapport à la période où il y avait aussi des spécialistes (cardiologue, ophtalmo, ostéopathe…), la possibilité de faire des radios, etc. 

L’existence des centres de santé est très politique dans le cadre du financement de la santé et a suscité des polémiques intenses, en particulier quand Jack Ralite était ministre de la Santé (1981-1983). Les soins sont gratuits mais le remboursement des actes ne compense pas les activités de prévention et d’éducation, ce qui impose le soutien des institutions (municipales, syndicats, mutuelles…). Le soutien public aux centres de santé est crucial en Seine-Saint-Denis, qui cumule des inégalités de santé dues aux records de pauvreté et aux facteurs de risque (logements insalubres, pollution de l’air et des sols). À l’heure où les déserts médicaux se multiplient et les inégalités de santé se creusent, le modèle municipal des centres de santé pourrait de nouveau servir d’exemple pour développer une véritable santé publique entre l’hôpital, débordé, la médecine libérale conventionnée, les centres médicaux privés ultra-financiarisés et les tentatives isolées et disparates de maisons de santé.

Aubervilliers, ville traditionnellement communiste, est actuellement gouvernée par une municipalité UDI élue en 2020 à la faveur de divisions au sein de la gauche. Si les prochaines élections municipales donnent lieu à de nombreux débats politiques et citoyens, la santé ne semble pas pour l’instant un enjeu prioritaire. Quels que soient les résultats des élections en 2026, je forme des vœux pour que la prochaine municipalité amplifie son soutien au CMS et en fasse le centre d’une politique de santé publique ambitieuse. 

Agnès Roby-Brami

* Dynamiques professionnelles et spatiales de l’offre de soins primaires. Étude sociologique des centres de santé en France (19e-21e siècles), Benoît Carini-Belloni, Université Paris Nord, EHESS (2022).