Le 31 décembre, alors que le froid rétablissait ses droits sur nos hivers, nos rues et nos campagnes, je reçois un appel de ma fille, assistante sociale dans un hôpital spécialisé en cancérologie. Quelque chose ne va pas. Elle le dit avec émotion : « On vient de mettre à la rue un homme de 78 ans, qui a terminé aujourd’hui ses séances de chimiothérapie. Nous [les travailleuses sociales du service] avons plaidé pour qu’il reste à l’hôpital, au moins jusqu’à vendredi [2 janvier] mais les médecins ont été intraitables : “on n’est pas là pour s’occuper des sans-abris, mais pour soigner les gens ! Il n’est pas question qu’il occupe un lit juste pour rester au chaud !” »
Alors que la fête de Noël est construite comme l’accueil d’un bébé impuissant dont la mère enceinte a été refusée dans la salle commune, l’auberge étant pleine, je lis que le nombre de femmes accouchant dans la rue en France augmente d’année en année, et que huit femmes se présentent comme faisant métier d’accoucheuses de rue. L’une d’entre elles se dévoile, se fait connaître : entre 50 et 150 bébés naissent chaque année dans la rue à Paris, dans des squats, des parkings souterrains. Plus globalement, entre 10 et 12 accouchements par mois se font dans la rue ou des espaces publics non protégés. Il s’agit surtout de jeunes fugueuses, des femmes très jeunes (15 à 23 ans en moyenne), qui vivent dans des bandes de « punks à chiens » dont elles sont souvent les esclaves sexuelles. Ou de migrantes, victimes de violences sexuelles durant leurs parcours de migration, et n’ayant ni papiers ni ressources, elles craignent qu’en accouchant en maternité leur enfant ne soit confié à l’Aide sociale à l’enfance.
Parallèlement, sur un groupe WhatsApp constitué autour d’une amie diplomate en Palestine et dans le monde arabe, je visionne une vidéo d’une famille de Gaza, inondée par les pluies dans sa tente de refuge, tentant de sauver matelas, sacs de farine reçus de l’aide humanitaire et désormais corrompus, évacuant des enfants qui pataugent en pleine nuit dans la boue et le froid. C’est la tempête Byron qui accable ces familles, déjà survivantes d’un génocide, d’un déni prolongé de secours, de justifications géopolitiques. À partir du 1er janvier, les voici de surcroît privées de l’aide humanitaire de trente-sept organisations internationales majeures, qu’Israël vient de bannir de ce territoire dévasté. Puis cette conversation avec un proche, médecin généraliste, exerçant désormais dans un groupe privé en Suisse : « Nous ne pourrons pas sauver tout le monde, il faut accepter les sacrifices, les bébés morts, il y en a toujours eu, que les gens ne soient pas égaux devant la santé, ou exposés à des risques différents. »
De quelles inhumanités suis-je le témoin ? Comment accepter ce monde ? Il y a quelques jours, une amie Argentine m’envoie ses vœux : « Que la fin d’année vous permette de renouveler les espérances et les utopies qui seront nécessaires pour l’année qui vient. »
Blandine Destremau