
On a beaucoup parlé du scandale du lait contaminé par la toxine céréulide produite par une bactérie ayant envahi les chaînes de production d’acide arachidonique (ARA). Un lipide, un acide gras oméga 6 que les laits artificiels contiennent en quantité insuffisante par rapport au lait maternel. Malgré tous les messages et les images de nourrissons débordant de santé et de vie qui accompagnent les efforts des grands de l’agro-alimentaire pour nous faire croire que là est le naturel. Résultat : des centaines d’hospitalisations et peut-être trois décès à la clef.
Le scandale réside surtout dans le fait que l’ARA est un composé très répandu (huiles de poissons, abats, légumes) et, surtout, simple à extraire, surtout dans le grand pays d’élevage, de pêche et d’agriculture qu’est la France. Hélas, il est plus rentable de le faire synthétiser, de façon industrielle, dans des grands incubateurs, par un microchampignon : le Mortierella alpina. Pas très compliqué non plus, à la portée d’un bon façonnier hexagonal, à plus forte raison européen.
Mas ce serait oublier la rentabilité et les gains de profit. Marché conclu avec trois façonniers chinois (qui, d’après les revues spécialisées, ne feront bientôt plus qu’un). Le seul point d’approvisionnement mondial en ARA dont dépendent tous les fabricants de laits artificiels (dont le numéro 1 : Nestlé). Un accroc, une fâcherie diplomatique, une contamination et : couic ! On croit rêver !
Cela nous ramène à un sujet plusieurs fois abordé dans VIF : celui de la souveraineté nationale et européenne en matière de produits de santé. Avec le temps, les choses ne se sont pas arrangées, bien au contraire !
Pour résumer, la France est devenue bien plus dépendante qu’elle ne l’était il y a cinq ans. Elle dépend maintenant pour la majorité de ses approvisionnements en médicaments essentiels de pays extra-européens : Chine, Inde, États-Unis, et quelques autres. Quand VIF s’en inquiétait, il y a trois ans, on pouvait rétorquer que certes, il pouvait y avoir des inquiétudes géopolitiques vis-à-vis des deux premiers, mais les alliés américains… ça, c’était à la vie à la mort. La vision a un peu changé depuis.
Être dépendant, ou plutôt soumis à ce point pour ce qui conditionne le bien-être, la santé et, dans bon nombre de cas, la survie d’une nation a de quoi inquiéter. Quel fantastique moyen de chantage et de pression, quel levier pour mettre un pays à genoux. Mais gouverner n’est plus prévoir. Tant que ça marche, continuons et laissons faire. Les prévisions sont pour plus tard.
Un retour en arrière illustre bien cette volonté de ne pas traiter le problème comme il le faudrait. Le 13 juin 2023, en Ardèche, sur le site de l’usine Aguettant, en réponse aux inquiétudes provoquées par les pénuries de médicaments, certaines très prolongées et à répétition, le président Emmanuel Macron déclarait « Produire en France les médicaments essentiels à nos vies, voilà notre objectif ; accélérons la reconquête sanitaire pour garantir notre souveraineté ». Il annonçait la relocalisation de production de 25 médicaments « dans les prochaines semaines » (sic) et le déploiement d’une enveloppe de 50 millions d’euros « pour soutenir de futurs projets de relocalisation et soutenir notre compétitivité ».
Difficile de savoir si ces 50 millions ont été débloqués, et ce à quoi ils ont servi. Ce qui est sûr est qu’entre-temps, plusieurs sites de production ont fermé, se sont délocalisés ou sont passés sous pavillon étranger. L’essentiel n’est pas là. Il est dans le déni de l’urgence, avec ce qui se joue au niveau mondial avec cette volonté de ne pas faire, sauf dans les mots, une priorité de ce dossier crucial pour la souveraineté et la survie française.
Pour juger du décalage, comparons cette somme de 50 millions d’euros aux 3,5 milliards de dollars déboursés par le groupe Eli Lilly pour sa nouvelle usine de Pennsylvanie. Aux 30 milliards de dollars que met sur la table le laboratoire Merck pour tenter d’acquérir la start-up Revolution Medicines. Ou, plus tristement, aux 20 milliards que Sanofi, pourtant engraissé à l’argent public, envisage d’investir aux USA.
Décidément, le président Henri Queuille (pharmacien de surcroît) avait vu juste quand il définissait la politique.
Bernard Bégaud