
Vieux, nous le sommes, et avons tous en commun des désirs, des perspectives différentes, selon nos histoires, nos ancrages, nos réseaux, nos ressources et les réalités qui s’imposent à nous.
Comme le décrit si clairement Muriel Delporte, le vieillissement des personnes (en situation) porteuses de handicap et reconnues comme telles fait l’objet de politiques et de traitements spécifiques. La barrière d’âge de 60 ans distinguant les « personnes handicapées » des « personnes âgées » n’est pas symbolique. Si elle a quelques intérêts en matière de prestations, ce seuil d’âge repose sur une construction opérée dans un temps où l’espérance de vie des personnes dites handicapées restait globalement faible. Ce n’est plus le cas.
Dans un numéro passionnant de Vie Sociale1, Muriel Delporte et Lydie Gibey commentaient ce constat : « Repose-t-il uniquement sur le maintien paresseux d’une dichotomie désormais obsolète, ou trouve-t-il sens dans une différenciation des besoins et des attentes de ces deux publics ? Et si différenciation des attentes il y a, repose-t-elle sur des caractéristiques intrinsèques à ces publics ou est-elle subséquente au traitement social qui leur est réservé ? »
Lors de notre discussion et à partir des connaissances que nous avons, nous ne pouvons que soutenir ce constat. Il n’y pas de politique nationale en vue, et le plan « Grand âge » a été encore reporté. Heureusement, l’inventivité, le réalisme, la volonté de trouver de « meilleures solutions » que celles existantes caractérisent une grande partie du secteur de l’accompagnement du vieillissement. Et c’est à l’initiative d’acteurs professionnels et bénévoles du travail social, du médical et du médico-social et de citoyens engagés que nous devons quelques avancées. Cependant selon les territoires de vie, les initiatives et opportunités sont très inégales.
Quand Murielle Delporte constate que, dans tous les entretiens qu’elle a menés, revenait « Ah, la retraite, c’est bien mais on ne voit pas les copains », on a la confirmation que ce système organisé, institutionnel, qui conduit de l’Esat, au foyer de vie, à l’Ehpad se révèle d’une grande violence. Les accompagnants sociaux, les familles, quand elles sont présentes, assistent aux déchirements liés à des éloignements, pour ne pas dire aux relégations dont ces personnes sont l’objet.
Trouver, créer de nouveaux modèles à taille humaine, respectueux des habitus et aspirations des personnes, ce mouvement existe. Mais comme le dit Lydie Gibey, le manque de volonté politique associé au manque de professionnels et de militants engagés est criant, en particulier dans les zones les moins urbanisées. Les coordinations nécessaires à ces réalisations ont du mal à exister, en particulier pour des raisons culturelles, de formation, et de financements, bien que des formations diplômantes aient été créées.
Ce n’est pas le déficit de « pensée » des acteurs, chercheurs, professionnels, personnes-concernées qui est en cause, mais notre capacité à concevoir et surtout à mettre en œuvre des politiques adaptées aux évolutions réelles de notre société. Kevin Charras dans sa critique du concept de handicap qu’il qualifie de notion obsolète propose de s’en affranchir au profit de notions d’habilités et de dyshabilités. Cette approche habilitante est plus universaliste que celle de « compensation », d’ailleurs rejetée par de plus en plus de personnes concernées.
Les formations sociales privilégient les approches fondées sur l’autodétermination, la coconstruction de projets intégrant des professionnels de champs différents et entre professionnels, personnes concernées et leurs proches ; mais ces pratiques butent sur une réalité qui laisse peu de place à de réels choix de vie et d’orientation. Les choix se faisant plutôt en fonction des équipements et des établissements existants, et cela à tous les âges de la vie pour les personnes en situation de handicap.
Pour conclure temporairement, décloisonner les champs du handicap et de la vieillesse est aujourd’hui et pour demain urgent. Et nous sommes actuellement tout juste au bord du chemin.
Geneviève Crespo
[1] Vie Sociale, numéro 40, « Handicap et vieillesse : la citoyenneté à l’épreuve des assignations« (2022)