Fragile et brillante, comme une paire de chaussettes

Je les ai repérées en flânant dans une artère du Havre. Là où les commerces déballent leurs marchandises sur la rue pour attirer la clientèle débarquée des paquebots de croisière. Elles brillaient ces chaussettes avec leurs paillettes au soleil ! Le présentoir arborait la collection de printemps : des dizaines de paires de différentes couleurs chatoyantes. De ce modèle qui a fait son apparition dans les boutiques françaises il y a quelques années, cinq ou six ans peut-être, vous les connaissez sans doute ces chaussettes, vous en avez peut-être acheté pour vous ou pour les offrir : elles sont pailletées et siglées au niveau de la malléole : JALOUSE, BICHETTE, GOURMANDE, BOMBASSE, CHIEUSE (oui, le modèle semble uniquement destiné aux femmes avec une vision sexiste de leurs qualités), TÊTUE, BOUDEUSE, BAVARDE, PARFAITE, SALOPE, POUFFIASSE, CASSE-COUILLES, REBELLE, et BIPOLAIRE.

C’est cette dernière inscription qui attrape mon regard, c’est cette belle paire de chaussettes siglée à la cheville BIPOLAIRE qui me scotche au trottoir. Je prends la photographie.

C’est une suite d’images qui se succèdent alors.

La première, c’est le stigmate, mais le stigmate avec une certaine élégance, moins bruyant que la cloche. On est en 2026, il faut que ça brille. Mais est-ce que les strass apaisent pour autant la violence de l’assignation ? Pas sûr. Qu’en pensent les personnes qui souffrent de cette maladie ? Ah oui, je ne l’ai pas dit, mais c’est une maladie. Parmi les croisiéristes qui débarquent, certain·es doivent bien être atteint·es : la prévalence de la maladie en population générale est similaire aux États-Unis, en Europe et en Asie : autour de 2,4%. Les hommes sont autant touchés que les femmes. Alors, ça leur fait quoi à eux, à elles, de passer devant ce présentoir ?

La deuxième image qui vient avec Goffman, c’est le retournement du stigmate. Après tout, on peut aussi choisir de s’acheter ces chaussettes pour soi-même, pour dire aux autres ce que l’on est, au moins une partie de soi. La cheville, c’est assez discret, plus que le torse des activistes d’Act Up qui arboraient un SÉROPO sur leur tee-shirt. Mais c’est un business aussi, un beau cas de récupération de la critique, à l’instar de ces marques qui commercialisent des tee-shirts siglés FÉMINISTES sans partager une once des idées féministes, mais business is business

La troisième image est plus floue : BIPOLAIRE, c’est un mot pour dire quoi ? Cette vieille expression populaire dit bien « J’ai le moral dans les chaussettes », mais sur ce trottoir du Havre, ces chaussettes parlent un langage plus technique. C’est le terme psychiatrique : « trouble bipolaire » remplace la « maladie maniaco-dépressive » à partir de 1980, dans la troisième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM). Aujourd’hui, le terme semble appartenir au langage ordinaire.

Ma question est celle-ci : combien d’années faut-il pour passer du DSM à la rue, puis sur une paire de chaussettes aux chevilles des filles ? Combien de strates faut-il traverser – de la télévision aux réseaux sociaux, de romans, de séries et de reportages – pour qu’un mot devienne très populaire, partagé et acquis comme une vérité de quelque chose, cousu main sur un vêtement ? Comment se fabrique ce mouvement et peut-on le suivre, le décrire, attraper les forces qui agissent les unes sur les autres pour finalement se retrouver en devanture ? Quel est ce moulin qui tourne et qui, en tournant, disperse ses vagues, ses diagnostics, ses certitudes avec au final, un produit fini : BIPOLAIRE ?
Et que dire de ces hashtags bipolar ou ce #troublebipolaire ? Combien faut-il de « c’est comme moi » pour qu’un mot diagnostic s’impose ou plutôt, se pose, se repose, se dépose ?

La question est de savoir comment on entre en maladie. On n’y entre pas comme ça, par une porte, une fenêtre. Il faut au préalable domestiquer le mot.
Ce qui m’étonne, c’est encore une fois comment la langue du DSM essaime jusque dans le langage le plus courant, ordinaire, industriel. Ça ne se passe pas comme ça, du haut en bas. Ça ne tombe pas du ciel.

Porter ces chaussettes, c’est un peu dire, comme Claude Deutsch avec son livre Je suis fou, et vous ?1, le point de subjectivité qui questionne en retour : et vous ? Pour peu que l’autre nous dévoile sa cheville, chacun·e est invité·e à s’interroger.

Laetitia Overney

[1] Je suis fou, et vous ?, Claude Deutsch, Érès, 2017