Faut-il avoir été précaire pour travailler dans le social ?

© Collectif Caasos

« Peut-être qu’expérimenter une forme de précarité est nécessaire pour devenir travailleur social ? » Cette phrase m’a frappée. En exergue du paragraphe qui traite de la précarité alimentaire des étudiants en travail social dans le rapport 2024 publié par la Fédération nationale des étudiant·es en milieu social (Fnems), elle n’est qu’un petit élément de ce rapport qui permet d’approcher la réalité de ces étudiant·es qui n’intéressent pas vraiment les médias.

Centré sur la crise d’attractivité des formations en milieu social et la réalité étudiante, le rapport traite de l’ensemble des conditions de réalisation de ces formations. Depuis déjà quelques années, et en particulier depuis que l’accès de ces formations se fait par Parcoursup, les profils des étudiants ont beaucoup changé. Ils sont jeunes, dans un secteur qui ne brille pas par son niveau de rémunération, avec des conditions de travail exigeantes et une reconnaissance sociale très moyenne.
1 511 étudiants ont répondu à cette enquête. Un échantillon peut-être peu représentatif, mais le résultat résonne avec les divers témoignages des directions et formateurs des établissements de formation au travail social (EFTS), qui constatent, tout au long de ces dernières années, des abandons, des situations très difficiles de leurs étudiants, auxquelles ils tentent de répondre au quotidien.

« Faut-il vraiment subir l’impensable pour l’accompagner ? » Cette phrase est très forte, elle traduit le désarroi de ces étudiants, désarroi relayé par les équipes de formateurs et les directions des EFTS. Pourquoi ces étudiants ont-ils par exemple des accès différents aux services du Crous et aux restaurants universitaires ? Bien qu’ayant obligatoirement une convention avec une université, les étudiants de ces établissements n’y ont jusqu’à maintenant majoritairement pas accès. Cela devrait changer, nous l’espérons, à partir de la rentrée 2026.
Et il y a urgence. Un témoignage : « On est censé pouvoir suivre nos cours, assurer nos stages, travailler nos dossiers et oraux, tout en n’ayant pas toujours les moyens de bien se nourrir. On aborde la précarité pendant nos cours et on peut parler de malnutrition, mais nous sommes nombreux à ne pas bien se nourrir. Certains font les poubelles ou vont dans des associations de distribution alimentaire. Aussi, faut dire qu’être payé 4 € de l’heure pendant nos stages permet difficilement de remplir le frigo, payer le loyer et les factures, les transports… »

Des initiatives sont prises par des EFTS et les associations d’étudiants pour trouver des soutiens alimentaires : accès à des épiceries solidaires et distribution de colis alimentaires sont organisés partout en France. Les conseils régionaux, principaux financeurs de ces formations, sont majoritairement à l’écoute et en soutien de ces problématiques et des solutions trouvées. L’apprentissage, qui avait semblé et qui était une très bonne solution pour une partie des étudiants, s’est raréfié depuis un an, et cela ne devrait que s’aggraver alors que les établissements et services sociaux et médico-sociaux avaient trouvé beaucoup d’intérêt à son développement dans un contexte de pénurie. Une partie de la formation se réalise souvent en alternance, les étudiants sont sous ou pas rémunérés, et acceptent ces conditions face à la difficulté à trouver ces stages.

C’est bien l’ensemble du système qui est à questionner. C’est la reconnaissance de ces formations et donc de ces métiers du lien, dont on dit qu’ils sont essentiels au vivre ensemble, qui est à interroger autrement qu’au travers de grandes déclarations faites opportunément à l’occasion de crises sanitaires ou sociales.

Geneviève Crespo