« En souffrance »

Longtemps on réserva l’expression « en souffrance » aux factures, charges, loyers et autres arriérés impayés : un petit tapis d’argent qui ne pouvait être réglé dans les délais et qui constituait le cours ordinaire de la vie d’une entreprise. Il en est encore de même des matières premières ou produits manufacturés qui, après avoir été débarqués, demeurent sur les quais des ports sans que personne ne vienne les chercher. Au fil des mois, ils s’abîment, se végétalisent parfois, les dockers ne les regardent plus, ils entrent dans le hors-champ de l’activité portuaire.

Il est frappant d’entendre et de lire depuis la pandémie de Covid que c’est désormais aux humains qu’on attribue ce statut. On m’objectera que bien avant le célèbre « La France s’ennuie » de 1968, « La France souffre » a fait la Une des journaux, que ce soit pendant les deux conflits mondiaux ou lors de la fameuse crise pétrolière de 1973. La souffrance au travail a été un des moteurs du combat du mouvement ouvrier mondial depuis le XIXe siècle : améliorer les conditions de travail est toujours une lutte quotidienne, tant les manières du capitalisme d’éprouver les corps et les esprits ne cessent de se renouveler – quand on diminue la pénibilité ici, on voit émerger là un nouveau risque. Nombre de sociologues ont montré ces phénomènes de déplacements. Ils ont aussi démontré comment les formes de souffrances les plus visibles ont été délocalisées loin des yeux des consommateurs en Asie notamment – les films de Wang Bing sur les ateliers de couture en Chine sont à cet égard des pièces à conviction de ce qui ressemble à s’y méprendre à de l’esclavage moderne.

L’expression « en souffrance » n’est pas convoquée pour ces « damné·es de la terre », elle l’est, si on veut bien prêter l’oreille, pour celles et ceux qui sont considéré·es comme les plus protégé·es : les cadres supérieurs (des puissants groupes internationaux), les hauts fonctionnaires (du Quai d’Orsay par exemple), les enseignant·es-chercheur·euses de l’enseignement supérieur, les journalistes d’une rédaction… Lors d’une assemblée générale, lors de réunions syndicales ou simplement pendant une conversation, ça sort : « Je suis en souffrance ».

Nul besoin ici de préciser qu’il y a un biais dans cet usage en français puisqu’il n’existe qu’un seul mot là où en anglais, on distinguera « suffering », de « awaiting », de « pending » et de « unwell ». Nul besoin non plus de dire que cette « souffrance » exprimée ne relativise pas celle des populations sous les bombes en Ukraine, au Moyen-Orient, au Soudan…
On peut néanmoins émettre l’hypothèse, ô combien discutable j’en conviens, que cet usage de plus en plus commun du terme de souffrance tend à déhiérarchiser et, d’une certaine manière, à nous rendre plus tolérants à l’intolérable. Que la condition des cols blancs (ingénieurs, commerciaux ou banquiers) soit moins confortable qu’il y a deux siècles avec le développement des capacités de l’intelligence artificielle est un fait, que les fonctionnaires de la diplomatie française, les gens « du Quai », comme on dit, aient moins de pouvoir car l’exécutif leur préfère à des postes clés ceux d’ambassadeurs, des personnalités politiques, c’est un autre fait, que des journalistes puissent s’inquiéter de la diminution de leur place dans la société et du fait que leur avenir tient à la décision d’actionnaires majoritaires est aussi un fait, mais peut-on parler de « souffrance » ?

Cet usage à tout bout de champ du terme de « souffrance » m’insupporte car il individualise celle-ci – « dans la vie, chacun a ses raisons », disait Jean Renoir – et surtout, il invisibilise les « souffrant·es », celles et ceux qui n’atteindront pas la retraite, celles et ceux qui ont des droits mais qui n’y accèdent pas, celles et ceux qui n’ont pas de droits.

Le film L’Histoire de Souleymane avait rencontré un formidable succès en 2024 – Souleymane Bagaréa même obtenu un César –, et nombreux sont « celles et ceux qui sont en souffrance » qui apprécient les films Ken Loach dénonçant les maux du néo-libéralisme. Certain·es pour « se protéger » ne vont plus voir ces films, de même qu’ils préfèrent ne plus écouter « les nouvelles » pour ne pas être plus encore « en souffrance ». Aussi, lorsqu’une action en justice est menée contre la société Uber Eats et Deliveroo avec le dépôt d’une plainte au pénal pour « traite d’êtres humains », cette information ne nous met pas « en souffrance », elle nous réjouit !

Philippe Artières