Du sanatorium à l’appartement de luxe

Quand l’immobilier de luxe fait main basse sur le patrimoine hospitalier

La France a un problème de logement. Et ce constat ouvre, logiquement, la porte à des pratiques diverses. Il en est ainsi pour la reconversion de bâtiments publics désaffectés que le Domaine cède au marché privé. Des prisons deviennent des logements sociaux pour les plus pauvres et les hôpitaux de l’âge classique en centre-ville sont transformés en luxueux espaces.
À Paris, rue de Sèvres, dans le cossu VIIe arrondissement, l’ancien hôpital Laennec a ainsi été acquis et entièrement rénové et aménagé en bureaux (17 000 m2) et constitue désormais le siège social du groupe Kering de l’homme d’affaires François-Henri Pinault ainsi que de la maison Balenciaga,l’une des nombreuses marques de luxe détenues par ce groupe. Dans le reste de la parcelle des logements de standing ont été construits.

Si les cas parisiens de la vente par l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris d’une partie de son patrimoine sont bien connus – et sur un aspect budgétaire peuvent être entendus, « il faut bien trouver l’argent dont on a besoin quelque part » –, si on peut saluer que l’Hôtel-Dieu sur l’île de la Cité n’a pas été cédé à un entrepreneur pour en faire un hôtel de luxe donnant sur le parvis de Notre-Dame, il est d’autres lieux de soins mais aussi de souffrance, ceux qu’on nomme lieux de mémoire ordinaire, qui sont entièrement métamorphosés en espace résidentiel.
Le cas d’institutions de soin telles que les maisons de repos ou les sanatoriums est, quand on y prête attention, édifiant. La France, comme la plupart des pays d’Europe, a construit entre les XIXe et XXe siècles des dizaines d’immenses sanatoriums pour lutter contre la tuberculose. La spécificité de cette maladie et des soins qu’elle exigeait avant les antibiotiques nécessitaient la construction de très spacieux bâtiments dans des espaces aérés et loin de la pollution de la ville industrielle. Abandonnés pendant parfois plusieurs dizaines d’années, devenus des friches artistiques, les sanas sont redevenus très attrayants : ils correspondent aux critères de la vie saine de la vie bourgeoise contemporaine (espace, nature, calme).

Un cas d’école est le sanatorium de Dreux. Sur le site du ministère de la Culture, on apprend que « situé dans le bois de la Muette, l’ancien sanatorium départemental des Bas-Buissons atteste de la politique prophylactique du maire de Dreux, de 1908 à 1959, Maurice Viollette. Un premier édifice est dessiné en 1921 par l’architecte municipal Georges Beauniée, resté sans suite. L’équipement finalement réalisé est composé de trois sous-ensembles conçus par André Sarrut (1901-1973), architecte parisien qui obtient la commande à l’issue d’un concours remporté à la fin des années 1920. La réalisation sera menée avec l’aide de Beauniée. Le sanatorium, ou clinique Laennec, se découvre à la sortie du hameau du Buisson, rue de la Muette. Un édifice marque l’entrée d’une composition de trois pavillons parallèles bâtis en 1932, Pasteur, Calmette, Koch, agrandis en 1936 par l’aile Villemin et le pavillon Guersant ».

Le sanatorium à son apogée (Lapie)

On apprend par divers témoignages combien ce lieu n’est pas seulement un modèle architectural hospitalier mais aussi un lieu de mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Dans le récit sur l’histoire de son père radiologue à Dreux à partir des années 1930 (Alain Sobel, Fragments D’exil. Les Carnets D’un émigré (1914-1946), Éditions Le Bord de l’eau, 2018), Alain Sobel raconte que des jeunes hommes refusant le STO et des juifs persécutés par les lois anti-juives de Vichy y furent cachés.
Et puis il y a ces milliers de jeunes filles et de jeunes gens qui passèrent de longs mois loin du monde, soustraits en raison d’insuffisances pulmonaires, dans ces sanatoriums peints magistralement par Thomas Mann dans La Montagne magique.
Au détour d’une recherche sur le web, on découvrira ce qu’est devenu le sana des Bas-Buissons. On pensera un moment que ce domaine inscrit sur la liste du Patrimoine du XXe siècle est devenu un « domaine d’exception », entièrement transformé par le groupe immobilier Histoire & Patrimoine. « En exploitant les caractéristiques de cet ancien sanatorium, le projet propose la mise en valeur des volumes et des ouvertures afin de créer 228 appartements, en accord avec les nouvelles manières d’habiter. Ce site qui a été créé pour les tuberculeux a été construit avec de grandes ouvertures, des jardins et une exposition sud. Tout cela va être sauvegardé et mis en valeur par les équipes d’Histoire & Patrimoine. Ainsi,65% des logements sont disposés comme des maisons individuelles traversantes avec jardin privatif, balcons à l’étage et accès direct depuis le parc de stationnement », peut-on lire sur son site. Sans oublier la mention que « ce programme éligible au dispositif fiscal Monument Historique sera une réelle bulle d’air et de nature pour ses futurs habitants. »
Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus… téléchargez le PDF du projet, vous ne serez pas déçus.

Mais heureusement, il y a les artistes, et on pourra pour se souvenir de cette histoire en tentant de voir le documentaire « Les Bas Buissons, mémoire d’un ancien sanatorium », réalisé et écrit par Fanny Chrétien en 2025, même si, à ce jour, le film n’est ni sorti en salle ni disponible en DVD.

Philippe Artières