
Après les nuits et journées caniculaires de juin 2026, moult éditos, articles et commentaires convoquent dans le rétroviseur la canicule de 2003 et le drame de la mort de 15 000 personnes âgées en France.
En 2003, la France découvrait un accident climatique
J’étais, alors, chirurgien des hôpitaux et président d’un syndicat de médecins et pharmaciens hospitaliers. J’avais, fin juillet 2003, écouté au petit matin une de nos filles, jeune interne de garde aux urgences dans un grand hôpital parisien raconter – elle était en pleurs – sa nuit de garde où nombre de corps sans vie s’étaient succédé aux urgences. À l’époque, ce récit dramatique avait certes déclenché une vive empathie paternelle et maternelle, mais sans mise en perspective.
Le tocsin national résonnera en plein été, une semaine plus tard, au mois d’août. Les publications existantes avaient été négligées, notamment l’article fondateur « La vague de chaleur de juillet 1983 à Marseille. Enquête sur la surmortalité – Essai de prévention », publié dans la revue Santé publique en 1992, dont les auteurs marseillais s’appuyaient eux-mêmes sur plusieurs études réalisées après les canicules et les travaux américains de 1970 à 1990.
Vingt-trois ans plus tard, alerte rouge
En ce début d’été, les températures ont atteint des niveaux jamais atteints. Les nuits tropicales se sont multipliées. Les villes surchauffées. Les campagnes ont vu les végétations se dessécher. Les autorités ont déclenché des alertes, pour la plupart précoces. Mais notre regard de juin 2026 impose d’éviter les raccourcis et leurs fausses évidences. Peut-on comparer les deux canicules, et les réponses des pouvoirs publics ? Que disent les faits et une bibliographie rapide ?
2003 fut une crise du mois d’août dans une France en vacances. En 2003, il n’existait pas de plan national « canicule ». Les personnes âgées étaient isolées. Les établissements hébergeant des personnes âgées étaient non préparés. Tout comme les hôpitaux et le système de santé dans son ensemble…
En regard, la France était une société plus jeune. Il y avait davantage de naissances et davantage d’enfants, mais beaucoup moins de solutions d’accueil collectif pour les tout-petits. Les crèches étaient moins nombreuses, essentiellement municipales ou associatives. À l’échelle nationale, on ne comptait qu’environ 200 crèches privées commerciales. La question de leur fermeture ou de l’adaptation des horaires se posait rarement. Les écoles restaient ouvertes jusqu’aux vacances. L’urgence était principalement sanitaire : protéger les personnes âgées, alors que les épisodes de chaleur extrême étaient encore perçus comme exceptionnels.
En 2026, la situation est presque inversée. Cette fois, la canicule a éclaté au mois de juin, en période scolaire, d’examens et de travail dans des villes surchauffées et dans une France dont le président a appelé au réarmement démographique, car la France de 2026 est plus âgée que celle de 2003. Les personnes très âgées sont beaucoup plus nombreuses. Les maladies chroniques davantage présentes. Cette évolution a accru mécaniquement le nombre de personnes vulnérables à la chaleur. Facteur démographique aggravant : les naissances ont fortement diminué, les enfants sont un peu moins nombreux, et les capacités d’accueil en crèche ont notamment considérablement augmenté, « de 27% en privé ».
La population très âgée ayant fortement progressé, cette évolution a changé la manière dont cette canicule affecte la société. En 2026, l’organisation collective est devenue un enjeu majeur. Les organisations familiales et de travail, des milliers de crèches, d’établissements scolaires ont dû adapter leur fonctionnement et ont pu être concernés par des fermetures ou des restrictions ; les parents ont été confrontés à des difficultés de garde. Simultanément, les établissements de santé et médico-sociaux ont dû prendre en charge une population âgée beaucoup plus importante.
Dans ce contexte et paradoxalement, le système hospitalier s’est montré à la fois plus compétent et plus vulnérable. Les procédures existaient. Les cellules de crise, rodées. Les agences sanitaires ont surveillé les indicateurs. Mais les lourdes tensions sur les effectifs et la saturation chronique de nombreux services ont réduit les capacités d’absorption des crises.
2026 : la canicule est aussi une question politique
Car tout le monde a et subit la chaleur, mais pas dans les mêmes conditions. Certains disposent de logements traversants ou de climatisation. D’autres vivant sous les toits, dans des quartiers très minéraux ou dans des logements où l’air chaud stagne. Les conditions de transport incluant les dysfonctionnements liés à la chaleur, les conditions de travail, notamment dans des hôpitaux qui ne connaissent la climatisation que de façon marginale, sont autant de facteurs d’inégalités.
La France a incontestablement progressé dans l’alerte et la surveillance des canicules. Mais quelles insuffisances soulignent cet épisode qui annonce le suivant ! En juin 2026, ce qui se révèle, c’est la surchauffe de trop d’écoles et de crèches. C’est l’absence d’anticipation en période d’examens dans les lycées et les collèges. Dans les appartements également, où les simples ventilateurs n’ont pas remplacé de véritables politiques publiques d’adaptation du logis et des rues. Quant aux transports et au travail, bien des carences demeurent. Les inégalités sociales se révélant, encore une fois, comme après le Covid, un facteur aggravant. Ferons-nous de l’échéance électorale majeure en 2027 un engagement politique collectif durable en termes de santé, notamment des plus fragiles ?
François Aubart