Accueillir chez soi des personnes handicapées, une course d’obstacles….

Anne et Gilles sont un couple qui pratique l’accueil de personnes adultes en situation de handicap (qui se distingue de l’accueil thérapeutique), depuis 2019, dans un petit village de Bourgogne. Changement de vie, changement de métier : tous les deux travaillaient auparavant dans le secteur médico-social en Suisse. Lassés de la rigidité des cadres institutionnels, et des temporalités fractionnées imposées par les arrivées et les départs, les horaires de travail des professionnels et les contraintes de l’organisation collective, ils choisissent de se lancer dans l’accueil à domicile. Ils espèrent que le nombre réduit de personnes accueillies et la chaleur d’un domicile familial favorisent la construction d’un lien privilégié, d’une grande connaissance de l’autre et d’un accompagnement sur mesure, précis, ciblé et continu.Ils achètent une maison au nord du Morvan, en s’inscrivant sans le savoir dans une tradition séculaire d’accueil familial. Ils retapent la maison, y aménagent des chambres et des salles de bain, un atelier, démarrent un potager, prévoient un enclos pour brebis, poules, lapins. Puis ils entreprennent d’obtenir l’agrément pour devenir famille d’accueil, et recruter des personnes accueillies. Je les ai rencontrés dans ce village, où je vais régulièrement passer du temps. Ils ont décidé d’écrire un livre pour raconter cette aventure, témoigner de leurs difficultés, sortir de l’invisibilité : « Des pirouettes (celles qu’ils doivent exécuter pour remplir leurs obligations) pour des cacahouètes (celles de leur rémunération et reconnaissance). » Et ce projet les a conduits à se documenter considérablement sur le métier, son histoire et ses territoires, à aller rendre visite à des familles d’accueil autour de leur village, à visiter des lieux emblématiques, dont le musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique d’Alligny-en-Morvan. Ces feuilles sont des extraits remaniés de cet ouvrage, en cours de publication.


Blandine Destremau


Le parcours du combattant pour obtenir un agrément

« À l’origine, la population que nous souhaitions accompagner n’était pas vraiment identifiée. Nous étions ouverts à accueillir aussi bien des enfants, des personnes âgées, des personnes en situation de handicap, des réfugiés ou des personnes paupérisées. Et même si c’était possible, accueillir toutes ces personnes ensemble et en même temps ! Cependant, au fur et à mesure de l’avancée de nos démarches, nous sommes amenés à nous confronter aux premiers obstacles. Nous réalisons que nous sommes limités dans nos choix. Et notre volonté́ d’accueillir des personnes différentes se heurte à une première réalité́ : nous avions acheté́ une maison qui comprenait beaucoup trop d’escaliers pour celles dont la motricité était limitée ! Impossible donc de proposer un accueil à domicile de personnes âgées. Nous avons aussi vite écarté l’option d’accueillir des enfants. Lors de la première réunion avec les agentes du conseil départemental pour parler de notre projet, les informations qui nous ont été́ données nous ont démoralisés. Il n’était quasiment question que de sécurité́ et d’interdits : il était interdit de mettre une balançoire ou une piscine en été́ dans notre jardin. Il fallait changer nos prises électriques pour des prises plus sécuritaires et mettre des barrières de blocage devant tous nos escaliers. Nous avons donc opté pour l’accueil de personnes adultes en situation de handicap psychique ou intellectuel, population que nous avons côtoyée dans nos vies professionnelles antérieures.

Sécurité vs confort et bien-être

L’agrément délivré par le conseil départemental est le sésame obligatoire pour la pratique de l’accueil familial. Valable cinq ans, il peut être renouvelé sur demande. Le parcours d’agrément démarre par un formulaire Cerfa de 8 pages, qui constitue une enquête approfondie sur notre cadre de vie, nos espaces d’hébergement, nos parcours et identités, et les personnes qui partagent notre foyer. Il nous faut aussi expliciter notre projet et nos motivations, et donner le nom de personnes disposées à nous remplacer chez nous en cas de besoin, ce qui est fort compliqué. Une fois ce dossier envoyé au président du conseil départemental avec les pièces requises, des agentes de ce conseil se déplacent aux domiciles pour évaluer si les prétendants à cette activité́ sont éligibles. Elles ont en général à leur actif une formation de conseillères en économie sociale et familiale. Leur principale charge est l’évaluation pour l’obtention de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA). Les évaluations au domicile des prétendants à l’accueil familial et le suivi de l’accueil quand celui-ci est agrémenté́ ne sont que des activités marginales pour elles. Puis ces agentes constituent le dossier de l’agrément des futur·es accueillant·es, en les questionnant sur la projection qu’ils·elles font de leur future activité́. Elles vérifient que les normes d’hébergement sont respectées et appliquent la procédure officielle pour constituer un dossier. Une fois terminée, leur évaluation permet à la commission dédiée du conseil départemental de statuer sur l’obtention de l’agrément. Le nombre de personnes autorisées pour être accueillies figure sur l’agrément. Leur nombre est limité à trois et il peut exceptionnellement monter à quatre si l’accueillant·e héberge un couple.

Avant de pouvoir accueillir, nous devons acquérir la formation premiers secours citoyen (PSC) et assister à douze heures de formation sur le cadre juridique et institutionnel de l’accueil familial, le positionnement professionnel de l’accueillant·e, le contrat d’accueil, le projet d’accueil personnalisé et l’accompagnement des personnes dans les actes de la vie quotidienne et des activités sociales .Au cours de ces démarches, et par la suite également, nous avons été́ saisis par la mainmise du milieu biomédical sur le sujet du handicap en France, et la prégnance des consignes sécuritaires, concernant avant tout l’habitat. Il nous est apparu que les côtés sécuritaires et hygiénistes sont dressés en normes généralisées, alors que les aspects de développement, de confort et de bien-être pour l’accueilli·e ne sont que très peu pris en compte par le conseil départemental. De surcroît, la matrice qui forge la formation, l’expérience, la pratique et la vigilance des personnes travaillant au Conseil départemental est celle de la vieillesse. Nombre de consignes sont donc inadaptées aux situations de jeunes adultes en situation de handicap. Par exemple, que faire des questions, des recommandations et des règles liées à la sécurisation et à la restriction de la mobilité́ ? Ou de celles préconisant l’équipement des chambres d’un bouton d’appel ou d’un babyphone, alors que les jeunes adultes possèdent généralement un téléphone portable ? À l’inverse, certaines personnes ont des besoins spécifiques, comme celles très actives, évoluant dans le spectre de l’autisme, dont les besoins ne concordent pas avec les aspects sécuritaires inhérent à l’accueil de la personne âgée.

Sans accueillis, pas de revenu

Une fois l’agrément obtenu, la famille d’accueil doit entreprendre elle-même de trouver son ou ses accueillis. Sans accueillis, pas de revenu. Nous avons écrit 50 lettres, dans des associations, des instituts médico-éducatifs (IME), des foyers et des institutions. D’autres contactent des médecins traitants, des hôpitaux psychiatriques, l’Union départementale des associations familiales (UDAF) ou des anciennes connaissances professionnelles (surtout pour les éducateur·rices). Sur ces 50 lettres, nous n’avons reçu qu’un seul appel d’une assistante sociale d’un IME à 150 km de chez nous… et nous fonctionnons toujours avec cet IME. Le conseil départemental est aussi censé transmettre les places disponibles chez les accueillants familiaux mais il ne le fait pas systématiquement, et nous ne pouvons pas compter sur eux. Beaucoup d’accueillants, ne trouvant pas d’accueilli·es compatibles pour vivre en milieu familial ou pas stabilisé·es se retrouvent avec des placements de personnes décrites dans le jargon professionnel comme des « sans solution». Ce terme plutôt péjoratif désigne des personnes qui, en raison du cumul de plusieurs handicaps et problèmes comportementaux, ne trouvent pas de lieux d’hébergement adaptés. Comme aucun établissement ne souhaite les accueillir, ils n’ont d’autre recours que l’accueil familial, qui est souvent proposé à de nouveaux agréés qui n’ont pas encore pris la mesure des difficultés et des enjeux de cette activité́. Dès le premier jour d’hébergement de l’accueilli·e, un contrat de gré́ à gré́ est complété́ par l’accueillant·e et signé par toutes les parties impliquées, c’est-à-dire par l’accueilli·e, son·sa représentant·e légal·e s’il·elle en a un, et l’accueillant·e. Un exemplaire est envoyé́ au président du conseil départemental également pour signature.

Un métier très réglementé

Sous des aspects qui peuvent paraître idylliques, du fait d’exercer une activité chez soi, l’accueil familial cache une réalité́ peu attractive en termes de conditions de travail. L’accueil familial est une activité́ libérale, qui n’est pas régie par le code du travail pour ce qui a trait aux relations individuelles, aux relations collectives, à la santé, à la sécurité́ au travail ni à l’emploi et à la formation professionnelle. Les accueillant·es, sont des particuliers employeurs sans fédération ou organisme de soutien officiel et/ou obligatoire : il nous manque une organisation faîtière qui nous défende et qui nous chapeaute. Les deux parties, accueilli·es – accompagné·es par un·e mandataire judiciaire, un·e tuteur·rice ou un·e curateur·rice – et accueillant·es, sont liées par un contrat. Ce contrat de gré́ à gré́ est le seul document de référence officiel au niveau national, et réglementé́ par le code de l’action sociale et des familles (CASF). Certaines clauses sont fixées par le référentiel et ne peuvent être modifiées : les sujétions particulières, le prix de la chambre, la rémunération calculée sur la base du Smic, les mètres carrés minimum de la chambre… Nous avons beaucoup d’obligations : fournir des chambres meublées, chercher des remplaçants que nous devons payer nous-mêmes, s’occuper des aspects éducatifs, des soins, de l’alimentation et de l’hygiène… D’autres clauses peuvent être négociées, souvent par des avenants au contrat, par exemple pour les kilomètres effectués pour les déplacements qui concernent l’accueilli·e (aller retrouver ses proches lors de week-ends par exemple) ou le nombre de jours d’absence des accueilli·es hors du domicile d’accueil lors des vacances. La personne âgée ou handicapée vivant avec l’accueillant·e familial·e est donc l’employeuse de celui ou celle-ci. C’est avec elle que nous, accueillant·es, signons ce contrat et c’est elle qui nous paie en passant par le Chèque emploi service universel (Cesu).

Cela veut dire, d’une part que le salaire des accueillant·es dépend généralement des revenus sociaux de leurs accueilli·es, qui peuvent être complétés par d’autres sources de revenu personnel. Or les revenus sociaux suivent les barèmes édictés par l’État au niveau national. De ce fait, les revenus des accueillant·es sont généralement très bas : environ un-demi Smic mensuel pour une personne accueillie, l’équivalent d’un Smic mensuel pour deux personnes accueillies. Cependant, il ne tient pas compte des heures effectives effectuées, bien au-delà de 35 heures hebdomadaires puisque nous sommes astreints à une présence continue, 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Outre le salaire, nous recevons des compléments qui sont les indemnités pour la mise à disposition d’un hébergement (chambre, sanitaires, alimentation…) et frais d’entretien. Tous les produits usuels d’hygiène et ménagers nécessaires à l’accueilli·e sont fourni par l’accueillant·e. Notre fiche de rémunération n’est pas strictement un bulletin de salaire mais une fiche de rémunération délivré par le site du CESU. Nous payons des cotisations sociales mais ne sommes pas bénéficiaires de la protection des indemnités chômage.

Mais peu protégé ni accompagné

D’autre part, c’est une activité sans reconnaissance ou évolution professionnelle. Ce travail d’accueillant s’adresse en grande majorité́ à des femmes au foyer ou éventuellement à des professionnel·les des soins, du social ou de l’éducatif, qui désirent exercer à domicile, soit en fin de carrière, soit pour pouvoir prendre soin en même temps de jeunes enfants. Les diplômes ou certificats obtenus auparavant, les périodes d’expériences professionnelles pertinentes ou le niveau de carrière antérieur ne sont pas pris en compte. Une autre formation continue d’au moins 12 heures est obligatoire pour chaque renouvellement de l’agrément, soit tous les 5 ans. Elle porte sur le positionnement professionnel, l’accueil et l’intégration des accueillis, l’accompagnement des personnes dans les actes de la vie quotidienne et des activités sociales. Ces cours ne sont ni certifiants, ni diplômants, et les attestations de participation ne sont pas toujours transmises. Cela signifie que cette activité́ ne propose aucune évolution ou valorisation en termes de reconnaissance professionnelle. Et lorsque les accueillant·es souhaitent cesser cette activité, parce qu’ils sont fatigués, ils·elles ne peuvent pas faire valoir cette expérience sous forme de certification ou de validation des acquis de l’expérience (VAE).

Nous ne recevons pas non plus de reconnaissance ou de soutien de la part du conseil départemental : notre activité est très contrôlée, mais peu accompagnée. Plusieurs spectres hantent les relations avec le conseil départemental. D’abord, les suspicions de négligence et de maltraitance sur les accueilli·es, omniprésentes et toujours sous-jacentes lors des évaluations pour l’acquisition de l’agrément et des visites semestrielles des agentes du conseil départemental. En second lieu, nous sommes tenus à rendre des comptes de façon très fréquente : nous devons prévenir le conseil départemental de tout changement, visite de proches ou absence de plus de 48 heures, adoption d’un chien, par exemple, alors que nous prévenons déjà les tuteur·rices et autres personnes responsables des acceuilli·es de tous leurs déplacements et changements les concernant. En troisième lieu, nous avons l’interdiction de laisser un·e accueilli·e seul·e, sans surveillance, y compris la nuit.

Lors de leurs visites à domicile, nous nous apercevons que la plupart des agentes du conseil départemental cherchent des non-conformités, des éléments qui sont inadaptés dans notre habitation et dans notre forme d’accompagnement. Elles nous interrogent pour détecter des situations où nous serions en défaut, elles nous testent : quel dispositif utilisons-nous la nuit pour rester accessibles et être avertis ? Comment faisons-nous en cas de réticence d’un accueilli à participer aux activités familiales ? Nous entendons souvent « et s’il arrive ceci ou s’il arrive cela… », « si vous ne nous dites pas ceci… », « si vous oubliez cela… ». De ce fait, nous passons une grande partie de nos temps d’échange à nous justifier. La menace explicite, et souvent brandie, est de nous retirer notre agrément.

Aucune reconnaissance formelle

Or nous constatons que les évaluations départementales se fondent sur des items précis qui sont relatifs à des objets, équipements et mesures : sonnette d’appel, mètres carrés des chambres, rampes, main-courante, etc. ; et moins sur des processus pour garantir la sécurité́ psychique et affective des accueilli·es, par exemple : évaluer et promouvoir la proximité́ et la confiance avec les accueillant·es, constater des acquisitions ou signes de bien-être, recueillir des récits et impressions des proches, ou encore apprécier un effort fait pour répondre à des besoins spéciaux, comme la mise à disposition d’un lieu de repli aménagé́, pour des personnes se trouvant dans le spectre de l’autisme. Ou encore, le fait que nous les emmenions en forêt, en cueillette, chez nos amis, à des concerts ou des excursions le week-end n’est que peu valorisé. Pas plus que nos efforts pour créer des temps collectifs dès le matin par un jeu de table ou des moments festifs, notre soin à faire intégrer à nos accueillis des éléments de langage de sociabilité, nos encouragements pour qu’ils participent effectivement à la vie familiale, comme ils s’y sont engagés, ou qu’ils prennent en charge leur hygiène de façon aussi autonome que possible, etc. Ce manque de soutien nous épuise, et conduit certains de nos collègues à ne pas demander le renouvellement de leur agrément d’accueil familial. Mais vers quelle autre activité se tourner alors, dans un milieu rural, à souvent plus de 50 ans, sans reconnaissance formelle de notre expérience ?

Le manque de reconnaissance de la part du conseil départemental peut certes être compensé par des relations chaleureuses et coopératives avec la famille des personnes accueillies. Si cela peut arriver, nous nous trouvons souvent jouer un rôle de « décharge » auprès d’un ou des parents désemparés, épuisés, eux-mêmes vivant dans des conditions difficiles, qu’elles soient liées ou non à l’enfant handicapé. Les processus psychologiques et affectifs qu’ils traversent peuvent les conduire à une agressivité latente à notre égard, des reproches, des exigences, une apparente indifférence à l’égard de leur enfant, ou encore les inciter à nous dissimuler des éléments importants, comme une propension à la violence. Nous nous sommes retrouvés plus d’une fois en difficulté, voire en danger, alors que la propension à la violence de notre accueilli était connue des services de santé, du conseil départemental et de la famille. Or, en cas de crise, de manque d’information, de doute, voire de peurs, nous devons le plus souvent gérer la situation seuls.

Inventer la vie quotidienne, créer des mondes

Sans le savoir, nous réinventons une façon de pratiquer l’accueil, familière à certains de nos voisins. Dans le village bourguignon de 400 habitants où nous nous sommes installés, Pierrot, notre voisin de la petite maison de retraite, a été́ le premier à nous parler des enfants de l’assistance placés dans la région de Morvan au XIXe siècle et jusque dans les années 1970.
Nous accueillions trois jeunes en situation de handicap. Axelle et Lilian sont avec nous depuis le début, et Hérouan est arrivé il y a quelques mois, en remplacement d’un précédent jeune homme, que nous n’avons pas pu garder en raison de ses comportements violents. Axelle et Lilian sont arrivés chez nous lorsqu’ils avaient 19 ans, ils se connaissant depuis l’enfance, dans diverses institutions qu’ils avaient fréquentées. Ils sortaient d’un foyer pour mineurs. Deux choix s’offraient à eux : intégrer un foyer pour adulte en situation de handicap ou vivre dans une famille d’accueil. Pour Axelle, ce fut un choix de venir vivre chez nous, mais Lilian n’avait pas trouvé de place dans un foyer pour adulte, et n’avait donc pas d’autre choix. Les premiers contacts ne furent pas aisés : Axelle avait peur de la chienne, volubile et affectueuse, et aussi de Gilles, qu’elle trouvait très grand et impressionnant. Lilian, quant à lui, ne pouvait pas monter et descendre les escaliers, sauf à quatre pattes ou sur les fesses.

Très vite, cependant, nous les avons intégrés à de multiples activités : celles de la cuisine, de la table, couper de l’herbe pour les lapins, prendre soin de nos animaux, ramasser des fleurs, des baies et des champignons, aller se promener en forêt, jouer ensemble à des jeux de société, faire de la peinture ou du bricolage, parfois aller au cinéma ou en excursion. Comme ils doivent continuer à progresser dans leurs compétences, nous les emmenons à la piscine, leur proposons des exercices, des moments de danse et de chant. Ils nous accompagnent dans nos voyages en Suisse ou pour aller rendre visite à nos enfants et petits-enfants, et nous encourageons Axelle, qui aime beaucoup les bébés, à s’occuper des petits. Nous les aidons à formuler des phrases complètes pour exprimer leurs besoins et interagir avec nous et nos amis. Nous leur demandons de ranger leurs affaires et de prendre soin du linge avec nous. Nous regardons leurs émissions préférées à la télévision et partageons leurs jeux favoris : la caisse enregistreuse pour Axelle, des jeux de foot pour Lilian. Nous nous investissons tous dans l’association de notre village, pour organiser des fêtes et des kermesses. Notre monde est joyeux, ce qui n’exclut pas des moments de grande fatigue.

Liberté, impuissance et découragement

Nous devons accepter de n’avoir que très peu de temps pour nous deux et nos proches. Le contrat impose de ne jamais laisser seules les personnes handicapées accueillies, même pour faire une course rapide. Si nous souhaitons maintenir une vie culturelle, sociale ou familiale, nous devons le faire avec les personnes accueillies sauf si, par heureux hasard, tous ou toutes partent ensemble un week-end, ou en vacances : aller à un concert, dîner chez des voisins, participer à une fête, faire un voyage ou rendre visite à des amis, toujours avec les trois personnes handicapées qui doivent trouver leur place et sont dans le meilleur des cas appréciées, en tout cas bien acceptées. Un défi pour l’inclusion effective ! Axelle va chez ses parents en alternance tous les week-ends, et Lilian de temps en temps chez sa mère. Il est certes possible de trouver un ou une remplaçante, une personne qui doit être de toute confiance, accepter de venir loger chez nous et savoir la multitude de choses qui permettent d’accompagner les personnes que nous accueillons, qui ont leurs habitudes dans notre maison. Cette perle rare est logée et payée par nous les accueillants : lorsque l’accueillant fait appel à un ou une remplaçante, il lui donne la majorité́ de son salaire !

Nous pouvons nous sentir bien isolés, happés par la vie quotidienne, surtout dans un environnement rural comme le nôtre, où nos premiers collègues accueillants vivent à une dizaine de kilomètres. Et encore, nous sommes un couple, nous pouvons échanger entre nous, alors que ce n’est pas le cas de plusieurs collègues accueillants des environs. Notre solitude peut nous procurer un sentiment de liberté́, mais peut se transformer en impuissance et découragement quand surgissent des doutes, s’accumule la fatigue, ou que surgissent des épisodes et événements qui fragilisent sa santé physique ou psychique.

À bien des égards, le vécu des accueillants se rapproche de celui des proches aidants ou des parents seuls : l’isolement, la difficulté́ à s’extirper d’une relation de dépendance ou fusionnelle, l’insuffisance de congés, le manque de recul affectif, psychologique et psychique, la charge mentale perpétuelle, le peu de soutien et souvent des réflexions déguisées en jugements de valeurs venant des proches, des tuteurs ou des fonctionnaires avec lesquel·les nous avons affaire, dont les discours contradictoires, les injonctions paradoxales et les jugements moraux nous laissent parfois pantois, avec le sentiment d’être piégés.
Autour de nous, la plupart des accueillants ont eux aussi des expériences de travail passées dans le secteur médico-social ou dans l’accueil familial ou sont issus de lignées d’accueil familial. Ils et elles luttent contre l’isolement en s’engageant dans des associations, des groupes d’entraide mutuelle (GEM) ou avec leur voisinage. Du côté des personnes accueillies, deux profils se dégagent : certain·es qui ont vécu chez leurs parents ou des proches, décédés ou ne pouvant plus en assumer la responsabilité, et qui se retrouvent sans solution d’accueil aux environs de 50 ans, voire plus. D’autres ont passé des décennies en accueil dans des familles morvandaises, dont les enfants, habitués à cohabiter avec des « enfants de l’assistance » ou des personnes handicapées, décident de poursuivre cet engagement, vivant désormais avec leur frère ou sœur nourricière. »

Anne et Gilles Chancerel-Borgstedt

Des mondes de vie

Les espaces de vie de l’accueil familial de personnes handicapées sont bien des mondes, comme Anne et Gilles les nomment dans leur livre. Des mondes de vie, de créativité, de partage, d’humanité surtout, qui se lovent, se bricolent, s’inventent dans les interstices des cadres administratifs, voire des béances, des institutions d’accueil, des places insuffisantes, des parcours institutionnels interrompus lors du passage à l’âge adulte ou à l’âge de la retraite et du fatidique transfert de statut. En substitution aussi de familles qui ont assumé pendant des décennies la responsabilité de leurs proches handicapés, et ne peuvent plus, vieillissantes ou fatiguées, hospitalisées ou décédées. Ce témoignage incite à penser ensemble parcours de vie et handicap : autant pour les jeunes qui sortent de l’enfance et relèvent des institutions dédiées aux adultes, que pour les personnes handicapées vieillissantes, nos institutions ne permettent pas une continuité de l’accueil et des relations de confiance et de sécurité affective.

À de nombreux égards, la forme d’accueil familial que pratiquent Anne et Gilles semble un privilège pour des personnes handicapées auxquelles les établissements spécialisés offrent des accompagnements standardisés, fractionnés, dictés par les temporalités de la gestion institutionnelle et collective, quelle que soit l’implication des personnes engagées en leur sein. Elle est aussi moins onéreuse pour les familles et pour l’Etat qu’un accueil institutionnel. Cependant, elle souffre d’un désintérêt de la part des institutions, comme le constate le collectif Famidac. Plus d’une décennie après la loi n°2015-1776 du 28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement et ses décrets d’application, plusieurs dispositions cruciales sont encore en attente de publication, qui favoriseraient la sécurisation des personnes accueillies, les droits des accueillants, la reconnaissance des heures de sujétions particulières et les contrats d’accueil.

En 2022, la France compte environ 8 500 accueillants familiaux pour près de 13 500 à 18 000 personnes accueillies (environ 4 600 personnes âgées et 9 200 adultes en situation de handicap confondus ; par comparaison, en 2021, près de 38 000 accueillants familiaux accueillaient 74 000 mineurs et jeunes majeurs). Tant le nombre d’accueillants familiaux de personnes âgées et handicapées que celui des de personnes accueillies sont en baisse au cours des dernières années. Les accueillants sont à 91% des femmes, avec un âge moyen et médian de 55-56 ans ; alors qu’ils sont de plus en plus âgés, les arrêts d’agrément ne sont pas compensés par de nouveaux agréments. Il est difficile de savoir si les demandes d’agrément sont en diminution, du fait du manque d’attractivité de l’activité, ou si elles sont refusées par les conseils départementaux, en raison de la non-conformité des profils et des logements.

Blandine Destremau