Une fin de vie, sans la solidarité des médecins…

La France se tient au seuil de l’aide médicale active à mourir. Celles et ceux qui l’ont espérée s’en trouvent Gros-Jean comme devant. Pourtant à deux doigts de franchir ce pas, l’Assemblée nationale a voté la loi du retrait médical. Des morts qui réclamaient une telle aide pour les autres à qui ils voulaient éviter les difficultés qu’ils rencontraient pour mourir dignement auront peu fait avancer leur cause. 

Vous les connaissez. Ils s’appellent Vincent Humbert et sa mère Marie, Chantal Sébire, Michel Salmon, Anne Bert, qui ont publié leur calvaire ou qui ont enregistré un film, à moins qu’ils aient contribué à des documentaires et à des journaux télévisés de leur vivant. À la manière de Vincent Lambert, on connaît leur histoire, leur famille, leur image, leur fin de vie. Et puis il y a des enfants, Carl, Berivan, Hervé, dont les parents ont aussi écrit un livre quand d’autres ont rejoint une association de défense du droit à mourir. 

Des emmurés dans leur corps qui vivent enceints d’une camisole de douleurs et d’handicaps, des condamnés vaincus par une ou plusieurs maladies graves qu’ils ont tant combattues, des désespérés que les thérapies ne soignent plus qui se rendent à l’étranger pour mourir, à quoi s’ajoutent des euthanasies sauvages qui ont tout lieu de perdurer dans notre pays, c’est à tout cela qu’une loi devait mettre fin. Il n’en sera donc rien. 

Une question d’Égalité

La loi est solidaire quand elle répond aux nécessités d’un seul d’entre-nous au moment où il est le plus faible et le plus vulnérable et qu’il a besoin des autres, de tous les autres. C’est une question de Fraternité. 
Anticiper l’heure et la manière de sa mort programmée évite aux plus en peine de se déplacer au-delà des frontières pour mourir à son heure selon sa manière, à condition d’en avoir des moyens financiers que tout le monde n’a pas. C’est une question d’Égalité. 
Franchir le pas de l’aide active à mourir ne veut pas dire que tout le monde va se précipiter sur ce droit nouveau mais qu’il s’introduit dans la relation médicale et de soins si les circonstances s’y prêtent. C’est une question de Liberté. 
Telle que votée la loi autorise des Français à l’agonie de choisir in fine entre une sédation profonde ou un suicide assisté. Dans le premier cas, la médecine se tient proche de son patient avec des soins palliatifs ; dans le second, la médecine se tient à distance du patient au moment où il en attend le plus. La loi s’ouvre au suicide assisté des désespérés conscients et lucides qui sont dans la capacité d’entreprendre le geste létal.  
L’exception d’euthanasie concerne des fins de vie qui empêchent un malade de s’auto-administrer une dose létale ni d’accomplir aucun autre geste. Si la décision collégiale est médiale, l’accompagnement s’ouvre aux infirmières. Ce faisant, la loi introduit une possible rupture entre la décision médicale et le principe éthique de l’engagement du docteur auprès du patient sur lequel il intervient.

Statu quo de la loi de 2016

Un tel droit de retrait déborde de loin les bordures subjectives de la clause de conscience. Il déplace la responsabilité médicale sur d’autres épaules. La loi n’attend pas de la médecine qu’elle prolonge activement sa décision en outre collégiale.  
La collégialité ne disculpe pas la responsabilité morale de l’acte qui l’accomplit. La loi qui déroge à l’éthique médicale contrevient en outre aux droits des malades selon Georges Canguilhem qui les a pensés. Le médecin philosophe encourageait à doter les plus affaiblis de droits nouveaux. Ce faisant, il les encourageaient à bénéficier des progrès de la médecine en maîtrisant la survie que la médecine leur procurait. En s’introduisant dans la relation médicale, ces droits encouragent la réciprocité de l’engagement des patients dans des soins qui se répètent et celui du médecin auprès de ses patients. 
Sur un plan plus social et politique, doter les Français de l’aide active médicale active à mourir n’anime aucun droit-créance dont l’individu disposerait pour imposer ses vues sur la société. À l’inverse, était attendu que la société exprime sa totale compassion aux instants cruciaux d’une fin d’existence compliquée. Craindre sans réserve l’inflation des critères d’accès de l’aide à mourir s’en tient au statu quo de la loi de 2016.  

C’est à ces aspects de l’espoir en fin de vie qu’une loi de l’aide médicale active à mourir que tant de pays voisins ont déjà mise entre les mains de leurs concitoyens devait répondre. 

Philippe Bataille
(sociologue, directeur d’études à l’EHESS

À la vie, à la mort. Euthanasie, le grand malentendu (éd. Autrement, 2015)
Laisser partir. Euthanasie l’exception (éd. de la Maison des sciences de l’homme, 2019)