Santé publique : Agences et politiques, un couple en panne

Alors donc, ce serait la catastrophe. Voilà en effet le gouvernement qui a décidé de reprendre à sa charge directe quelques missions de Santé publique France, comme le lancement des grandes campagnes de communication, et aussitôt, c’est la bronca… Tout le milieu des agences et de la santé publique de crier au scandale, à la mainmise du politique dans des domaines « où la science et les données objectives » doivent s’imposer loin des aléas politiciens.

C’est par la voix de la directrice générale de Santé publique France, Caroline Semaille, que l’on a appris la triste nouvelle. Il y aurait ainsi deux axes dans cette réforme : d’abord, le transfert de la réserve sanitaire – ces soignants qui viennent en renfort ponctuellement sur des missions – et de l’établissement pharmaceutique, qui gère les stocks stratégiques de l’État, les masques, les médicaments sensibles. Ces deux entités vont être transférées à la Direction générale de la santé (DGS), qui dépend du ministère de la Santé. Deuxième axe dans cette restructuration : la communication des grandes campagnes de prévention sera désormais pilotée directement par le ministère de la Santé et par l’Assurance maladie.

Vent debout contre la réforme

Une honte ? « Quand le gouvernement s’attaque à la santé publique, la discipline majeure de la troisième ère de la médecine scientifique, il est urgent de ne pas laisser faire », s’est ainsi alarmé le professeur André Grimaldi. « Il s’agit d’une vraie mainmise du gouvernement pas si éloignée de ce que fait Trump aux USA avec les CDC d’Atlanta. Le plus grave est l’attaque sur la prévention et le découplage avec les données scientifiques. Un retour de vingt-cinq ans en arrière avec de la communication institutionnelle », a surenchéri François Bourdillon, premier directeur de Santé publique France. De nombreux autres experts de santé publique ont exprimé leur opposition au projet sur les réseaux sociaux. Comme Laurent Chambaud, ex-directeur de l’École des hautes études en santé publique (EHESP) qui a déploré la « nouvelle « vente par appartements » opérée par le gouvernement dans le domaine de la santé ».
Point d’orgue, une tribune intitulée « Pour la santé des populations, préservons les missions de prévention de Santé publique France » a été lancée. Extraits : « Nous, médecins, chercheurs, acteurs de santé publique, sommes saisis de stupeur à l’annonce d’une possible réorganisation de Santé publique France, l’agence nationale de santé publique, qui prend un air de quasi-démantèlement de son activité en matière de campagnes de prévention [] Ce transfert annoncé des campagnes de prévention au ministère de la Santé, sous l’autorité directe du gouvernement, pose une question essentielle : quelle place notre société souhaite-t-elle accorder à l’expertise scientifique et à la connaissance dans l’élaboration des politiques de santé ? [] En une décennie, Santé publique France a développé des savoir-faire reconnus en matière d’information, de prévention, d’incitation aux dépistages et de promotion de la santé [] Trop souvent, la tentation est grande de « casser le thermomètre » lorsque les données dérangent, au risque de laisser le débat public captif d’opinions, de simplifications ou d’intérêts économiques contraires à la santé. L’expérience états-unienne illustre les risques d’une production – ou d’une destruction – de connaissances inféodée au pouvoir politique»
Réponse de la ministre : « L’enjeu est de gagner en réactivité et en efficacité dans la gestion des crises sanitaires », fait-on valoir dans l’entourage de Stéphanie Rist pour justifier le premier changement, en rappelant que le ministère s’est doté d’un centre de crises sanitaires. Quant au second changement, il s’inscrit « dans le cadre d’une réforme plus large de la fonction communication [de] l’État » et vise à « offrir aux citoyens des messages plus clairs », « plus identifiables », « mieux coordonnés ». Le cabinet de Stéphanie Rist soulignant que le recentrage attendu concerne les « campagnes de communication grand public et non pas les fonctions plus générales de prévention et promotion de la santé ».

Autonomes et indépendantes ?

Voilà pour les arguments. Qu’en penser ? Sans vouloir offenser les défenseurs du statu quo, il y a depuis un certain temps une forte hypocrisie dans les relations entre experts de la santé publique et politiques. Où est leur indépendance ? Depuis des années, concrètement, il ne se passe pas une campagne de prévention ni de communication de santé publique qui ne se fasse sans l’autorisation explicite du cabinet de la ou du ministre. Le moindre entretien d’un directeur d’agence doit être relu par ledit cabinet et cela, alors que lesdites agences avaient été créées – au lendemain de la crise du sang contaminé – sous l’impulsion de Bernard Kouchner, dans le souci de faire des structures autonomes, avec des directeurs nommés pour quatre ans sans pouvoir être révoqués. Toutes ces agences sont, depuis, rentrées dans le rang. . Le dernier et seul acte d’autonomie a été le fait de Martin Hirsch, alors directeur de l’Agence de l’alimentation, qui s’était élevé en 2004 contre le licenciement par la ministre de l’époque, Roselyne Bachelot, du directeur de l’Agence du médicament, Philippe Duneton.
Après ? Rien. Tous ont plié, obéissant au cabinet. Ils se sont tus publiquement lorsqu’il y avait des conflits, ne faisant preuve ni d’indépendance et encore moins d’autonomie face à leur ministre. C’était silence, et on l’a vu lourdement lors des années Covid. Cette absence d’autonomie, on la note aussi à la Haute Autorité de santé, pourtant autorité indépendante selon ses statuts. De façon plus anecdotique, je me souviens des propos d’une certaine Agnès Buzyn, alors présidente de l’INCa (Institut national contre le cancer), reculant devant la ministre de la Santé, Marisol Touraine, qui se disait en opposition avec une campagne de communication sur les facteurs de risques en matière de cancer.

Sans envergure ni pensée

Ces agences ont sûrement des qualités, mais elles sont un échec en matière d’indépendance. Et la réforme de Santé publique France confirme donc simplement cet état de dépendance. On pourrait dire la même chose des Agences régionales de santé, qui prennent leurs ordres avenue de Ségur.
Dans ces conditions, que penser de ces réactions indignées devant ce qui peut apparaître comme une banale normalisation des pratiques ? De fait, on assiste à un jeu de rôles très français, où chacun se refait une virginité. C’est inquiétant, car cela entretient l’ambiguïté massive entre experts et politiques. Et c’est lourd de conséquences, car cela tire vers le bas aussi bien des politiques en panne de politiques que des experts en panne d’autonomie.

Par dessus tout, ce qui est en cause aujourd’hui est l’absence de volonté politique en matière de santé publique, d’autant que, comme le faisait remarquer François Bourdillon lors d’un débat de VIF, seul le pouvoir politique peut impulser de vraies priorités de santé publique. Encore faudrait-il que, parallèlement, il y ait des experts et une agence capables de s’affirmer et qui n’aient pas peur de leur autonomie. Nous sommes à un moment où la haute administration de la santé et nos politiques qui la dirigent forment un couple, sans envergure ni pensée. Comment ne pas regretter dès lors les coups de colère et l’habileté politique d’un certain Claude Got qui n’avait pas peur, lui, de bousculer les immobilismes des uns comme ceux des autres ?  

Claude Got dans son bureau

Éric Favereau