Qui pour protéger les monstres des cauchemars ?

C’est un personnage à part, unique, qui se mettait seul en scène jusqu’à début octobre au théâtre 13/Glacière. Impressionnant, touchant, laissant les spectateurs surpris et désarçonnés.

Après avoir débuté par une carrière dans la chanson, Mélo Lauret a choisi le théâtre pour s’exprimer. Dans un décor difficile à caractériser, c’est par une interprétation de Love Me, Please Love Me de Polnareff, et sans hésiter sur les aigus ni sur le volume de « Je suis fousouououou de vous », qu’il nous invite à rentrer dans son spectacle. Il incite le public à participer en distribuant des flacons dont on découvrira qu’ils sont destinés à recueillir nos larmes et des « fiches de compétences ».

Il entame ensuite un très long monologue, où il raconte son enfance traversée par les diagnostics et les conseils de psychologues et psychiatres, numérotés dans l’ordre chronologique mais présentés de manière déstructurée. Dès ses 8 ans, Mélo a ainsi ressenti un « arbre » qui pousse dans son cerveau. S’en sont suivis une pluie de diagnostics (dépression, hyperactivité, borderline, schizophrénie) et quelques séjours en milieu psychiatrique. Il décrit ses doutes sur son existence, sa transidentité non binaire, sa souffrance, mis en scène violemment par une dissociation entre paroles, musiques, lumières et décors. Des enregistrements de ses consultations psy sont alors diffusés ou projetés en verbatim. De temps en temps, il se livre à des sauts furieux ou se trempe la tête dans une bassine d’eau glacée. Progressivement, le propos se rapproche des questions affectives avec un long poème, J’aime…, rappelant le Je me souviens de Perec. Mélo interroge ses possibilités d’avoir des relations amoureuses. Introduit des questions surprenantes : est-il possible de l’aimer, lui qui est problématique, et d’aimer aussi le badminton, qu’il n’aime pas ?

Nous comprenons peu à peu que le texte s’adresse d’abord à Élisa Monteil avec laquelle il dialogue en voix off. Mélo et Élisa, qui ont partagé l’écriture et la mise en scène, expliquent dans un podcast que leur but est de montrer comment les troubles psy envahissent l’espace amoureux.

Le spectacle est ainsi basé sur ce que Mélo a archivé au cours du temps depuis 2015 (enregistrements de crises, de séances thérapeutiques, entretiens avec ses thérapeutes actuels, bribes de poèmes, vidéos) et sur les éléments de sa thérapie, une thérapie comportementale dialectique (TCD), développée par Marsha Linehan et basée sur des protocoles de compétences (d’où les fiches présentées dans le spectacle), qui intègre aussi des principes issus de la méditation bouddhiste.

On comprend ainsi que la mise en scène reprend le protocole corporel de la TCD qui vise à calmer les crises via un choc thermique, un exercice physique intense ou une respiration rythmée mais en les poussant vers des extrêmes physiques.

L’idée de Mélo est de partager le vécu de personnes « psychiatrisées » ou en crise et donc de cheminer vers une « vie qui vaut la peine d’être vécue », selon les mots de Marsha Linehan. En crise, Mélo se croit possédé par un monstre, une souffrance qui ne peut se dire autrement. Il reconnaît qu’il est privilégié car il n’a pas subi de contraintes thérapeutiques (enfermement, contention, électrochocs) et peut s’exprimer. « On devrait pouvoir être fou partout. »

La représentation a été pensée pour que le spectacle soit accessible à tous ceux qui auraient du mal à rester assis dans un espace fermé (portes ouvertes, escaliers libres, espace de confiance dans le hall).

Cette pièce secoue, éprouve, émeut, effraie, intéresse Ce soir-là, l’assistance est jeune, presque uniquement des filles ou des personnes queer. On a l’impression que le public porte chaleureusement par empathie, tout du long, la performance débridée de Mélo et Elisa. Et nous en sortons perplexes, bousculées.

Agnès Roby-Brami, Blandine Destremau, Geneviève Crespo