Qu’attendre des municipales pour les usagers de drogues ? Du courage politique

Maëla Le Brun-Gadelius est directrice du Bus 31/32, une association qui porte les principaux Csapa/Caarud marseillais, qui vient récemment de fusionner avec l’association Proses à Saint-Denis.
À l’occasion des élections municipales, celle qui travaille dans la réduction des risques depuis une vingtaine d’années revient sur les multiples obstacles qui se dressent pour que les usagers de drogues soient enfin considérés comme des citoyens à part entière.

Qu’attendre des municipales pour les usagers ?
Malgré son inscription en 2004 dans le Code de santé publique et dans la loi qui a permis de pérenniser des dispositifs, la réduction des risques n’a jamais été vraiment très entendue. Parce qu’on parle de drogues, en fait.
C’est un sujet de l’agenda politique pris en fonction des tendances morales, ou même des tendances capitalistes par moments, voire de questions religieuses, comme on a pu le voir dans l’histoire. En tout cas, la question de l’usage de drogues n’a été, jusqu’à présent, que très peu mise sur l’agenda politique pour des raisons scientifiques, pour des raisons de santé.
Donc, du coup, qu’il s’agisse de politiques nationales ou de politiques municipales, on a du mal à s’attendre à une réelle mise à l’agenda pour des raisons scientifiques ou en réponse à un diagnostic territorial partagé par les acteurs de la santé et de l’accès aux droits sociaux, par exemple.
On le voit à Marseille, notamment avec l’explosion de la consommation de cocaïne basée et surtout, l’explosion de la grande précarité avec des personnes en situation de détresse. Une explosion prévisible, puisqu’on en parlait avant même d’observer la scène en dessous de la gare. On le disait, qu’il fallait absolument tenter d’enrayer toutes les escalades, bien évidemment celle de la cocaïne mise sur le marché, mais surtout celle de la grande précarité, en particulier dans une ville comme Marseille.
Mais on a les mêmes exemples du côté de Paris. L’association Bus 31/32 est devenue l’association BPM, avec deux territoires d’intervention, Saint-Denis et Marseille, qui présentent un peu les mêmes indicateurs, que ce soit en termes de diffusion de drogues ou de précarité. Et on voit ce que ça donne : des scènes de personnes qui consomment, visibles dans la rue, dans l’errance, qui sont dans des détresses majeures.

D’abord une compétence de l’État
Le problème, c’est effectivement que la question de l’usage de drogues est une compétence de l’État. La halte soins addictions (HSA) est un dispositif un peu particulier, puisqu’on a besoin de la signature du maire, et même du maire de secteur en ce qui concerne Marseille, on a besoin des deux. La municipalité seule, même avec un courage fou, se retrouvera face à l’État, et avec le gouvernement tel qu’il est aujourd’hui (la chasse aux consommateurs, la criminalisation de l’usage), on n’y est pas.
Mais sur la question de la précarité, par exemple, le Printemps marseillais a pris des engagements qui vont au-delà de ses prérogatives, avec la création de places d’hébergements, et ça, c’est quand même un courage politique assez fort. Cependant, par rapport à l’usage de drogues, on n’y est pas encore, malgré le soutien indéfectible de Michèle Rubirola sur la réduction des risques (RdR). Nous comptons bien évidemment les alerter. Le collectif Alerte Paca va tenter d’avoir des rendez-vous avec les différentes listes qui se présentent aux municipales, pour leur parler des enjeux de la question de l’usage de drogues sur Marseille, notamment.

La deuxième ville de France, sans HSA
Aujourd’hui, nous sommes confrontés à un manque de courage politique. Même Benoît Payan dit « on veut bien un espace de consommation, une salle de consommation, une HSA, mais dans l’enceinte de l’hôpital ». Un effet d’annonce pour dire, oui, on va quand même répondre à ce besoin criant (qui est même aujourd’hui repris par certains collectifs de riverains), mais on va y répondre en garantissant à ceux qui hurlent sur les HSA que ça sera bien loin des regards, dans l’enceinte hospitalière.
Encore un manque de courage politique, puisqu’on sait que, pour que les personnes se rendent dans une HSA, il faut qu’elle soit située non loin de là où elles sont. À plus de 20 minutes à pied, elles n’iront pas. C’est exactement ce qu’il faut faire si on veut démontrer qu’une HSA ne fonctionne pas. Encore une fois, ces réponses pour les personnes en situation de grande précarité et usagères de drogues, ne sont pas idéologiques mais bien celles qui reposent sur des évaluations, la recherche.
Marseille était une ville avec plusieurs opiumeries jusqu’au début des années 1900, et on ne voyait pas de zombies sous opium fracassant des personnes âgées ou d’autres passants sur la voie publique. Bien au contraire, en fait, finalement.
On a aussi des bars, qui sont quand même aussi des espaces de consommation à moindres risques, régulés par le lien social, par les communautés de bars, ceux qui vont dans les bars et les barmans eux-mêmes qui, pour certains, peuvent faire attention à ce qu’ils servent, donner un verre d’eau entre deux verres quand la personne est complètement saoule.
Des espaces qui permettent certainement qu’il n’y ait pas (ou moins) de consommateurs d’alcool qui sont dans certains abus déambulant dans la rue. S’il n’y avait pas de bars, on aurait sûrement beaucoup plus de personnes titubant dans la rue, accrochant plein de gens.

Pourquoi la consommation de drogues illicites devrait-elle, elle, rester cantonnée à la rue, sans cadre, sans soin, sans régulation ? Il faut sortir du registre moral. Et accepter de regarder les résultats. Il ne faut rien lâcher, il faut continuer, repasser par l’Assemblée, ressaisir les députés, travailler sur la possibilité d’étendre, voire de valider l’expérimentation, en tout cas étendre la possibilité qu’il y ait des nouvelles HSA.
C’est une question de courage politique. Le courage, par exemple, de Jean-François Mattei avec la mise en place des automates de seringues à Marseille, qui a été une des villes précurseurs en matière d’outils de réduction des risques dans les années 1990. Déjà à ce moment-là, un certain nombre de personnes refusaient, étaient dans des représentations morales, « Ah ben non, ça va nous ramener plein de tox ». Mattei s’est juste appuyé la science en disant que les automates allaient diminuer largement les contaminations, et permettre aux usagers d’avoir accès à des outils grâce auxquels ils pourraient développer leurs propres stratégies de santé. Il n’a pas écouté les attaques, et n’avait pas de visée électoraliste.
Donc le courage politique, oui, il doit être municipal, mais c’est avant tout de l’État qu’on l’attend. Parce qu’en plus, depuis peu, nous observons une place centrale du préfet sur les réponses en santé, notamment celles apportées à l’usage de drogues.

Comment convaincre les riverains ?
En étant, nous acteurs, dans ces collectifs de riverains. Mais le problème, c’est qu’il faut avoir du temps, et nous sommes contraints par le manque de moyens, de ressources. Leur proposer des portes ouvertes, de rentrer dans les centres sociaux, proposer des ateliers où on ferait de la pédagogie sur la question de l’usage de drogues, des réunions, même au sein de nos locaux, pour parler des difficultés du quartier. En fait, avoir une approche territoire beaucoup plus importante qui permettrait aussi, dans la pédagogie, que ça fasse effet boule de neige.
Il y a un vrai truc de fond à envisager à l’aide des éléments de la science, mais ça prend énormément de temps. Et il faudrait que cela soit relayé correctement, et BFM et CNews ne nous aident pas !
Quand notre bus a été viré de la rue Jules Ferry (voir encadré), ce qui nous a manqué et qui aurait peut-être permis que du côté des riverains notre action soit un peu mieux entendue, c’est du temps de médiation, du temps de regroupement, de réunion collective, de « Venez voir, on vous explique ». Qu’ils puissent aussi rencontrer les personnes concernées pour se rendre compte que ce sont des êtres humains. Les réactions des riverains sont logiques, en fait. Ils observent de la violence de rue, côtoient quotidiennement de la détresse. Et si on travaille avec pédagogie, on écoute aussi leurs souffrances.
Il faudrait revoir le système, que nous puissions avoir du temps pour la médiation, l’explication, la pédagogie. Avoir à la fois une approche territoriale et individuelle, une approche collective pour développer ensemble leurs propres stratégies de réponse. Pour que les personnes usagères de drogues à la rue soient considérées comme des citoyens à part entière, par tous.
Quand on met des personnes en situation de précarité, ça devient un peu la « loi de la jungle ». Il y a toujours le plus pauvre, le plus schlag, le plus rebeu… il y a toujours celui qu’on va destroyer un peu plus. Le monde de la rue, de la grande précarité entraîne de la violence.

Hors HSA, qu’attendre des municipales pour les usagers de drogues ?

L’hébergement, l’accès aux droits et à la santé
Il faut multiplier les outils, les outils d’accueil de ces personnes, les outils de prise en charge, les outils en lien avec la précarité, c’est-à-dire l’hébergement, l’accès aux droits, l’accès aux droits de santé.
On voit par exemple la difficulté avec la carte Vitale, et ça sera l’AME dans pas longtemps, avec la nécessité d’avoir une photo sur les pièces d’identité pour pouvoir en avoir une.
Tout cela ne fait qu’aggraver les situations.
Désormais, il faut obligatoirement présenter sa carte Vitale au pharmacien, alors qu’on sait que les personnes qui sont en situation de grande précarité, à la rue, les perdent. Et même si on en a une, encore faut-il arriver à la garder en contexte de rue. Donc, on ne leur permet plus d’accéder à leurs droits de santé, et c’est d’autant plus de détresses qui s’accumulent. Avec, bien évidemment, une explosion dans la rue et une grosse perturbation de la tranquillité publique.
Il faut aussi poursuivre l’ambition sur la question de l’hébergement, l’hébergement et le logement. Mais nous savons que les engagements sur les budgets sont largement limités. Donc là aussi peut-être, que le conseil municipal tente de se faire entendre, de faire levier auprès de l’État. Et puis après, tenter de mieux se faire entendre du côté des députés, du côté des ministères, sur les réalités de territoire et sur une volonté de réponse humaniste aussi. N’avoir que cette réponse d’embarquer les usagers en les mettant aux Baumettes ne fonctionne pas.

Prévenir et informer
Je parle de la prise en charge des personnes qui usent des drogues dans un système de grande précarité, puisque les HSA s’adressent surtout à elles. Mais après, il y a aussi d’autres personnes qui consomment des drogues et qui vont avoir besoin d’informations, besoin de développer des stratégies pour ne pas se retrouver face à un problème en lien avec leur usage, de connaître les recours…
Et ça c’est pareil, c’est mal traité. La question de la prévention, celle de la réduction des risques par rapport à des usages de drogues non problématiques, qui sont quand même majoritaires. Seules 10% des personnes qui consomment des drogues rencontrent des difficultés en lien avec leur usage, 90% n’en ont pas. Cependant, elles ont quand même besoin d’accès à une information, à des dispositifs d’analyse par exemple.

Décloisonner
Quelque chose aussi que j’attendrais de la municipalité et de l’État, c’est la cohésion, et de la cohérence (Ahaha). On nous demande de décloisonner, toutes les associations doivent un peu travailler ensemble, et c’est ce qu’on fait depuis des années.
Seulement les autorités publiques, quant à elles, ne décloisonnent pas. Le bureau qui s’occupe de la cohésion sociale, de la précarité, ne va pas forcément parler avec le bureau de la santé, qui ne va pas parler avec celui de l’Éducation nationale… Que ces institutions politiques et ces administrations d’État puissent décloisonner, travailler ensemble. Ce n’est quand même pas compliqué.
Parce que l’usage de drogues nécessite, bien évidemment, une réponse en santé, mais aussi une réponse éducative, une réponse sociale, une réponse économique, une réponse qui doit effectivement être travaillée à plusieurs bureaux pour envisager une réponse adaptée.

Et former
Enfin de manière générale, je pense que les politiques devraient se former lorsqu’ils sont au conseil municipal, parce qu’on voit qu’ils ne le sont pas sur les sujets qu’ils traitent. Ils ne sont même pas dans l’obligation de se former à lire un budget. Les formations devraient être beaucoup plus obligatoires.
Nous avons toutes les connaissances, tout ce qu’il faut pour le faire, pour transformer la société correctement.

Faire collectif pour avoir plus de poids
Pour finir sur une note positive, les partenaires de la santé et du social dans le centre-ville ont décidé de faire collectif pour dénoncer le fait que la répression soit l’unique réponse et trouver ensemble des solutions. Une voix plus forte face à cette réponse répressive majeure. Nous pouvons travailler avec la police et cela est nécessaire, mais en bonne intelligence. Il est difficile pour les acteurs en RdR de les observer casser les pipes qui sont par ailleurs financées par la Santé. Nous vivons difficilement les entraves aux soins.
Les institutions comme l’Agence régionale de santé (ARS), la préfète déléguée pour l’égalité des chances ou la ville, nous entendent. Nous sentons aujourd’hui une volonté de trouver des solutions.
Un collectif, c’est peut-être un petit peu plus lent mais c’est beaucoup plus costaud et il y a quelque chose de possible dans ce cadre-là. On arrive à trouver des solutions, à construire des choses. Par exemple le projet Tempo, issu de ce collectif, qui se met en place avec le soutien de Médecins du monde et de l’AP-HM. L’AP-HM, de fait, a une voix plus importante et son directeur est convaincu par ce que nous faisons et par notre volonté de trouver des bonnes réponses. Médecins du monde compensera partiellement et momentanément le déficit des pouvoirs publics.
Tempo, c’est l’idée que les équipes spécialisées dont je parlais tout à l’heure, qui sont mobiles par les maraudes ou par leur emplacement, soient beaucoup plus coordonnées, plus lisibles pour les institutions publiques et que nous puissions réellement faire remonter toutes les données. Avec Tempo, nous espérons pouvoir développer des espaces d’accueil, de soins, d’hébergement, et travailler mieux et davantage avec la Justice.

Les déboires du bus méthadone

« Rue Jules Ferry, c’était le stationnement de l’unité mobile du Csapa, le centre de soins d’accueil et de prévention des addictions, qui était là chaque jour depuis les années 2000 pour les personnes les plus éloignées des systèmes de soins. Avec une équipe médicalisée (médecin, infirmier, psychologue), qui traite les addictions en prescrivant et délivrant des traitements de substitution, mais aussi une offre de services globale, avec assistant de service social, éducateur spécialisé et animateur de prévention.
La plupart des personnes qui y viennent sont en situation de grande précarité, et le fait de les voir chaque jour permet d’accrocher, d’étayer un petit peu leurs besoins et de faciliter leurs accès aux circuits sociaux et thérapeutiques.

En juin dernier, on commence à être questionné, mais on tient bon, sachant que rue Jules Ferry, on y est depuis des années. Depuis le début de l’année 2025, on voit le nombre de personnes qui viennent sur le dispositif augmenter, des gens qui sont en situation de grande précarité, dont une bonne partie sont en situation d’exil, ou en tout cas sont des personnes racisées, non francophones pour certains, qui consomment de la cocaïne basée, ou l’injectent. Ils viennent non seulement pour avoir du matériel, mais aussi pour être entendus, écoutés, se poser. Une sorte de sas dans des systèmes très violents.
Depuis janvier 2025, notre file active compte ainsi plus de 80 personnes supplémentaires. On y est pendant une heure et demie, et c’était déjà costaud avant, puisqu’on avait quand même à peu près entre 20 et 30 personnes qui venaient pour des consultations médicales dans la cabine du bus. On peut dire que ça enchaînait. Mais ça enchaîne d’autant plus avec 60-80 personnes en plus.
Au départ, l’équipe était un peu dépassée, donc c’était un peu le bordel. On tentait de gérer, mais essayer de réguler cet espace-là – les violences, les bruits, les nuisances type déchets – prend du temps.
En juillet, on est interpellés par l’ARS car le préfet demande qu’on change de lieu de stationnement. On est aussi interpellés par des riverains, qui ne sont pas dans des situations très aisées et ne sont donc pas les bourgeois des centres-villes, comme on peut les décrire par moments.

On tient jusqu’au mois d’août, et on interrompt l’activité un temps parce qu’il y a de grosses violences avec coups de couteaux entre les usagers. L’équipe est épuisée, on suspend le stationnement. Et on voit – heureusement ou non – que finalement, le bus n’était pas un lieu de fixation des usagers puisque même en partant, ils sont toujours sur le même territoire.
On revient en septembre et là, la pression monte, la pression des riverains, celle de la préfecture. Ça monte, ça monte, ça monte. Des riverains viennent directement sur le dispositif, menaçant les salariés de manière très, très violente.
Donc, on craque en novembre. En tant que directrice, je suis responsable des équipes et de leur sécurité. En plus, on était vraiment au centre de toutes les conversations marseillaises, dans les médias, les préfectures, les institutions, c’était trop cristallisé.
Donc on quitte ce stationnement, mais malheureusement pas au bon moment, puisque finalement, c’était quand l’équipe commençait à vraiment bien gérer. À force d’interpeller les partenaires, eux aussi sont venus, et on avait une prise en charge encore plus globale à proposer. Il y avait la Pass (permanence d’accès aux soins de santé) mobile, donc une équipe médicale, qui s’occupait particulièrement du somatique, le SAMU social, qui venait notamment apporter des vêtements et de la nourriture, l’équipe Marss (psychiatrie, donc plus axée sur la santé mentale) et d’autres équipes agissant sur la réduction des risques, mais pas forcément avec les mêmes cultures d’intervention. On commençait donc à bien gérer, mais il a fallu qu’on parte.

Pour l’instant, le bus est stationné en dessous de la gare, près des escaliers. Dans un gros merdier, au sein même de la scène, en fait. À la fois au bon endroit parce qu’effectivement, les besoins sont criants, et pas au bon, parce qu’on ne peut pas proposer des soins dignes de ce nom. Ce n’est pas parce qu’une personne est en situation de grande précarité qu’on ne doit pas lui proposer des soins avec des dispositifs dignes, adaptés. Et on met les équipes en grande difficulté. Ils sont quatre et pendant une heure, ils envoient du lourd.
Avec toute la pluie qui est tombée ces derniers temps, les gens sont dans des états encore plus catastrophiques, l’état de leurs pieds par exemple. Certains n’ont pas vu de médecin depuis quinze ans, avec des plaies ouvertes sur des broches, des plaies de coups de couteau, des maladies somatiques sans nom, des maladies psychiatriques assez importantes…

Pire que la cour des miracles. »

Recueilli par Isabelle Célérier