« Quand j’allais en réa, qu’est-ce que je voyais ? Des pauvres, des Noirs, des obèses »

Lors du colloque à la faculté de médecine de Paris

C’était le 17 mars 2025, à la faculté de médecine de Paris, un colloque « Covid-19, 5 ans après. Comment construire les mémoires de la pandémie ? ». Une grande partie des responsables de l’époque sont venus en débattre, à l’exception notable des politiques et des anciens ministres. Avec un objectif affiché : la création d’une journée nationale de commémoration des « 170 000 victimes ».

Au final, ce n’est franchement pas gagné. « Il y a une différence de traitement : pas de commémoration pour les épidémies, alors même que les commémorations sont omniprésentes quand il s’agit de se souvenir des guerres. Je fais l’hypothèse que les commémorations des conflits armés entendent mettre à l’honneur des figures héroïques, incarnations d’une nation forte, alors que commémorer des épidémies mortifères et leurs cortèges de victimes ne ferait que rappeler que nos faiblesses », a ainsi tenté de comprendre Laëtitia Atlani-Duault, présidente de l’institut Ad Memoriam. 
Florilège des propos variés qui se sont tenus lors de colloque, indiquant que la France n’est pas non plus tout à fait prête à un vrai « retour d’expérience ».

Grégory Emery, Directeur général de la santé : « C’est l’histoire de ma vie. Travailler sur l’histoire est essentielle. Les leçons ? L’humilité, la gestion de l’incertitude, la relation avec la société, notre capacité à se préparer […] On a une culture du retour d’expérience, on l’a déjà fait avec nos services. »

Delphine Batho, députée : « On ne peut pas s’inscrire sur du silence. Vous dites qu’il y a eu des retours d’expérience, en tout cas, il n’y en a pas eu chez les préfets. Est-ce que l’État regarde les choses en face ? La mémoire est un combat. »

Aurélien Rousseau, député, ancien directeur de l’Agence régionale de santé d’Île-de-France : « Il y a quelque chose qui me bloque toujours quand je reparle de cette épidémie, de ce que l’on a vécu […] Quand j’allais en réa, qu’est-ce que je voyais ? Des pauvres, des Noirs, des obèses dans les services de réanimation. Cette réalité-là, on ne la formule toujours pas […] Je voudrais dire autre chose, quitte à surprendre, le Covid, ce n’est pas qu’une tragédie. Il y a eu des choses, des moments, des réactions très belles et très fortes […]
Du côté de l’État, il faut solder le passé du coup, on nie encore beaucoup de choses. Il faut accepter de se tromper […]
Il n’y a pas de visages de cette épidémie […]

Le maire de Levallois : « On a créé un lieu de mémoire, un square pour se recueillir, on nous a dit d’attendre, que c’était trop tôt. »

Jean-François Delfraissy, ancien président du Conseil scientifique : « Je voudrais rappeler, je voudrais insister, la lutte contre le Covid, c’est une victoire des démocraties, ce sont elles qui ont le mieux fait face et réagi. Oui, il y a eu des erreurs et nous sommes prêts bien sûr à les reconnaître. Mais après, de nous dire que c’est une faute, non. »

Une responsable d’association de victimes du Covid : « Ce sont les citoyens qui se sont emparés de la mémoire. On nous parle de sentiment, de ressenti. Non. C’est méprisant. Nous, ce que l’on a vécu, c’est bien réel, c’est le fait d’avoir d’être privé de deuil, de ne pas pouvoir voir ni honorer nos morts. Et de cela, il n’y a rien eu, pas le moindre retour d’expérience. Une journée de commémoration ? On l’attend encore. Macron a fait 17 commémorations, mais il ne veut pas faire nation avec nous […] Ne nous laissez pas tomber encore une fois. »

Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France : « Il faut s’interroger sur la nécessité de prendre aussi en compte les choses minuscules. C’est le combat aussi des minuscules, ce fut un combat, quotidien, de tous les jours. Une sœur de notre communauté est morte, on ne l’a pas vue, rien, on nous a demandé : est-ce que vous voulez que le convoi passe devant chez vous ? Non. 
Mais cette période a été aussi créatrice de solidarité, mais un petit air caché a soufflé, il s’est insinué quelque chose de grave, autour de l’inutilité sociale de certains.
 »

Bruno Spire, ancien président de l’association Aides : « On n’a pas du tout pris en compte la démocratie sanitaire, elle a disparu, tous les corps intermédiaires ont été malmenés, absents, écartés. C’est très bien le mémoriel, mais tout reste entre les mains de l’État.
Et au final qu’est-ce qu’il se passe ? Le Covid a touché les pauvres et qu’entend-on ? On remet en cause l’AME (aide médicale aux étrangers, Ndlr) »

Gérard Raymond, président de France Assos Santé : « Depuis le 17 mars, lors du Covid, la démocratie a été atteinte, il y a des dénis de démocratie. »

Nicolas Revel, directeur de l’AP-HP : « Il n’y a pas eu de retour d’expérience, et on peut le regretter. Mais l’expérience judiciaire n’a pas aidé pour mener cette recherche. On n’a pas à rougir de ce que l’on a fait, à aucun moment la vie des gens n’a été mise en balance.
Sur la démocratie, certains disent qu’elle a été ébréchée. Rappelons qu’il y a eu, autour du Covid, douze lois qui ont été discutées, longuement débattues et votées, aboutissant à des compromis. »

Éric Favereau