Promenade autour de visages du grand âge

Les grands âges (Pas vu, pas pris © Nikos Aliagas)

L’idée qui structure l’exposition « Les grands âges » est de resituer la vieillesse dans la grande histoire de notre humanité en insistant sur le rôle de transmission intergénérationnelle que tiennent les plus âgés d’entre nous. Et le cœur de l’exposition, qui tient dans la grande et belle salle du Foyer Germaine Tillion du Musée de l’homme, ce sont les photos de Nikos Aliagas.

Des photos peut-être classiques dans leur forme.  Mais ce n’est pas la recherche du « beau ou de la belle », ni celle du cadre qui est prioritaire, c’est celle des marques de la vie qui se continue jusqu’à la fin. Des agrandissements en noir et blanc dominent, ils exposent les textures de peau, les gestes, des expressions. On rentre dans les visages, comme celui de cette femme très âgée, à la tête couverte d’un fichu. Il y a aussi la photo en pieds d’un Apollon de marbre dont la statue s’est fissurée avec le temps : contraste entre le corps de l’éphèbe maintenu dans une éternelle jeunesse, et les traces du temps qui ont craquelé son effigie. 

© Nikos Aliagas

Il faut se rapprocher pour examiner les séries de clichés plus petits, lire leurs légendes souvent poétiques, qui racontent à la première personne – celle du photographe – la situation photographique, la rencontre, les préliminaires, l’approche, les choix de pose. Là, une dame se protège contre l’appareil photo en mettant une main tendue aux ongles longs devant son visage. À son côté, une femme très élégante dont le portrait se reflète dans un miroir pose sa main sur sa gorge ornée d’un col de mousseline. Plus loin, deux vieux Grecs jouent au trictrac sur une table installée dans une rue. Une autre vieille dame, dont on remarque qu’elle a un pied bot, a posé son caddie pour se pencher vers les pigeons qu’elle nourrit. Un chauffeur de taxi havanais, la main posée sur son volant, nous fixe par sa fenêtre ouverte. On ne sait ce qu’exprime son regard, peut-être une certaine fatigue, lui qui doit probablement continuer de travailler pour survivre. Juste un peu plus loin, un patron de distillerie pose derrière son bar, une main sur le comptoir et l’autre sur une bouteille, alors qu’une élégante, béret sur la tête, boucles d’oreille et bracelet, lunettes de soleil sur les yeux et foulard, tend deux doigts d’un geste presque autoritaire, l’autre main posée nonchalamment près de son verre posé sur une table de bar. La photo du dessus montre un vieux monsieur en pantalon à pinces et chemise blanche boutonnée jusqu’au cou, les bras tendus de deux sacs de courses, immobile en une pause. Dans la série d’à côté, se côtoient le cliché des mains ridées d’un vieux coiffeur coupant presque avec tendresse les cheveux blancs de la nuque d’un client. Et le portrait d’un tailleur en costume croisé, l’air solennel et les mains sur ses genoux, voisine avec un autre tailleur, qui tient ce qui semble être une grande partition, lui qui était aussi un musicien virtuose. Il rit, comme dit le commentaire, « de tout son être ». À côté encore, une vieille Grecque allume des bougies dans une église, une autre pause nonchalamment assise dans le canapé de son salon de coiffure encombré, alors que de tante Olga, qui a 104 ans, on ne voit que la belle et vieille main posée sur une table. La caresse d’une vieille épouse sur la joue son époux centenaire et aveugle, qui ferme les yeux de quiétude et de douceur.

© Nikos Aliagas

Un premier tour de salle, on regarde, on lit. Et puis on prend conscience : partout des mains, des gestes, dont une clé de lecture est peut-être donnée par une citation du potier de l’île de Sifnos : « Celui qui ne sait rien faire de ses mains ne laissera rien à ceux d’après. Les mains se souviennent quand la mémoire flanche. »
On y retourne, et on regarde les vieilles mains ridées, qui font, donnent, interpellent, soutiennent, se prennent, se posent, travaillent, modèlent, protègent, expriment la vie, des émotions, des savoir-faire. Les mains mues par des gestes, des postures. On retourne aussi lire le panneau sur la transmission de savoirs techniques entre générations, la fabrication d’outils ou des savoirs écologiques, en pensant qu’il donne aussi une clé de lecture de ces photographies. Et un autre qui souligne le rôle des personnes âgées dans ces transmissions, celle aussi des langues et des mythes, de soins aux enfants et petits-enfants, et leur rôle structurant, symbolique et rituel, essentiel pour la médiation des conflits et les choix collectifs. Et on remarque mieux les situations intergénérationnelles représentées par les clichés de Nikos Aliagas : des pères, des mères, des grands-parents et leurs petits-enfants, qui font ensemble, dans une barque, à la traite des brebis, le roulage de feuilles de tabac, une pose sur la plage, un groupe de femmes qui attendent dans le vestibule d’un temple. Et là encore, une légende qui éclaire : « Certaines choses se transmettent en silence d’une génération à l’autre »

Puis nous restons, un moment encore, assis pour cohabiter avec ces présences, offertes à nos regards, avec une grande délicatesse, une tendresse de l’objectif.

Geneviève Crespo et Blandine Destremau

Exposition « Les grands âges »
jusqu’au 3 janvier 2027 au Musée de l’homme, Paris