
« Les thèmes de ma campagne ? La sécurité bien sûr, mais maintenant les jeunes et la nature. » Philippe Sueur est un pro. Bientôt 80 ans, et cela fait trente-sept ans qu’il est maire d’Enghien, cette petite ville du Val-d’Oise à 10 kilomètres au nord de Paris, avec ses 12 000 habitants et surtout, avec son lac et son casino, le seul autorisé dans toute l’Île-de-France, ce qui donne à la municipalité une certaine aisance budgétaire.
Philippe Sueur est détendu. Il se représente une nouvelle fois, mais juré-craché, il démissionnera au milieu de son mandat pour donner à son premier adjoint la place de maire. « Il y avait des bisbilles autour de ma succession et je voulais apaiser la suite. C’est ce qui m’a fait me représenter pour la cinquième fois, j’ai dit que je démissionnerai à mi-mandat pour laisser la place à mon premier adjoint. » Dans sa mairie, il nous reçoit avec chaleur et facilité. C’est un homme de contact, amical, habile, ancien professeur de droit romain. Il connaît son métier ; il est élu dès le premier tour à chaque élection. Nous avons voulu le rencontrer pour discuter de son âge, de la vieillesse, des politiques pour les vieux, des élections.
« Ce qu’ils veulent, c’est de la sécurité »
C’est bon pour la santé, d’être maire ? Lorsque l’on lui cite le slogan du Conseil national autoproclamé de la vieillesse (CNaV) – « Rien pour les vieux sans les vieux » – et qu’on lui demande comment il fait, lui, pour accueillir les souhaits d’une population âgée, il s’étonnerait pour un peu de la question. « Ah non, ils ou elles parlent, et ils viennent dire ce qu’ils veulent ou ne veulent pas. Et comme nous tous, ce qu’ils veulent, c’est de la sécurité. » Et le maire, insistant : « On a installé 254 caméras de surveillance en ville, des caméras à trois focales ; en plus d’une police municipale de 45 personnes pour une ville de 12 000 habitants. » Et toujours à destination des vieux, il parle de l’accompagnement, des demandes d’aide aux transports, mais aussi d’aménager les trottoirs, « en les faisant moins esthétiques, mais plus pratiques et moins dangereux ». On le sent, être à l’écoute est son métier.

Et quid de la santé ? « Bien sûr, cela reste une préoccupation : l’accès aux soins, la difficulté d’avoir un médecin traitant. », mais il se montre optimiste : « J’ai quand même le sentiment qu’ici, nous sommes un peu privilégiés, cela va un peu mieux ; nous avons 9 médecins généralistes. Le problème est l’absence de spécialistes. » Et lui, cet élu qui a toujours été de droite, même si aujourd’hui il se dit non-inscrit, de partir en colère contre ces centres d’ophtalmologie ou dentaires. « Des machines à faire du cash, c’est honteux. »
Être un facilitateur
Mais revenons à lui. Philippe Sueur se sent-il vieux ? N’a-t-il pas trop duré comme maire en occupant ce siège plus de trente-six ans ? Bref, que peut-il encore apporter à sa ville ? « L’expérience ? Certes, des vieux de la ville disent que je fais vieux… Mais bon, avec l’âge, j’ai des réseaux, et c’est utile et les gens le savent », lâche-t-il sans s’inquiéter. Ou encore : « Je crois qu’il faut savoir prendre son temps. » On insiste : mais que veut-il transmettre ? « Le maire doit être le garant du bien vivre ensemble. On est une ville d’opulence, grâce au casino qui rapporte au moins 17 millions, sans compter le reste, on est une oasis. Je n’ai jamais voulu imposer une image politique. C’est mon tempérament : être un facilitateur. » Et pour la suite ? « C’est de ne plus vivre qui m’ennuie, pas la mort. J’ai eu plusieurs proches qui sont morts, dont l’un brutalement. D’un coup, la vie s’arrête, boum. C’est là où je me suis dit qu’il faut commencer à un peu prévoir… »

En quittant la mairie, on se dit que voilà un lieu et un maire bien préservés. On traverse la rue et on tombe sur une tout autre liste qui se présente, elle aussi à Enghien. Une liste au nom qui siffle comme un slogan : « Nouvelle vague ». Ils sont tous jeunes, de gauche, avec en tête Rachel Molère Attal, une juriste de 25 ans, attachée parlementaire, et membre de Place publique, le parti lancé par Raphaël Glucksmann. Tonique, elle donne le sentiment d’être heureuse et à l’aise comme tout. Que pense-t-elle de son vieux maire ? « Je ne suis pas du tout à l’attaquer sur son âge, j’ai un grand-père que j’adore et que j’écoute. Non, ce n‘est pas tant la question de la vieillesse qui me pose problème, mais c’est plutôt la question de l’alternance politique. Je m’intéresse à la démocratie, et être candidat pour un septième mandat, n’est-ce pas un peu problématique ? » Et de poursuivre : « Le maire n’est pas du tout gâteux, mais à un moment donné, il faut un regard nouveau, la ville a changé, il y a un renouvellement de la population de la ville, il faut, je crois, faire fonctionner l’intergénérationnel. » Mais elle lâche : « Enghien est une ville repliée sur elle-même, endormie, engourdie. La ville est belle, il y a une bonne base, mais on peut faire beaucoup mieux. »
Retour à la capitale. Et l’on se dit qu’Enghien a bien de la chance d’intéresser des jeunes et… des vieux.
VIF