Liban : une tragédie n’est jamais… inévitable

Depuis 1976, je me suis rendu au Liban d’innombrables fois. J’y ai travaillé dans toutes les régions du pays, avec toutes les communautés : chrétiennes, palestiniennes, chiites, sunnites. J’y ai organisé des programmes médicaux pour les populations du Sud-Liban et j’y ai vu, année après année, ce que la guerre fait aux civils.
J’ai assisté à de multiples bombardements. J’ai vu des villes vidées de leurs habitants, des familles jetées sur les routes, des hôpitaux débordés.
Je me souviens d’un matin de 1982. À l’aube, je suis entré dans les camps de Sabra et Chatila. Dans les ruelles étroites, il y avait des centaines de corps : des femmes, des enfants, des vieillards. Une vision que l’on n’oublie jamais.

Le Liban a traversé tant de tragédies que l’on pourrait croire que plus rien ne peut surprendre. Et pourtant, aujourd’hui encore, le pays se trouve au bord d’une nouvelle catastrophe. Les équipes de l’Amel Association International, ONG libanaise indépendante fondée en 1979 par le médecin Kamel Mohanna, viennent de lancer un appel d’urgence face à l’escalade militaire en cours. Les frappes aériennes et les avertissements d’évacuation dans le sud du Liban ont déjà provoqué le déplacement de centaines de milliers de personnes, avec un scénario pouvant atteindre un million de déplacés si l’escalade se poursuit. 

Quelques jours après cet appel, douze humanitaires libanais ont été visés et tués dans le Sud-Liban. Des familles passent des heures sur les routes pour fuir les bombardements. Des écoles ont été transformées en abris d’urgence. Les besoins les plus élémentaires explosent : soins médicaux, eau, nourriture, carburant pour les générateurs, soutien psychologique. Les enfants, les personnes âgées et les malades chroniques sont les plus exposés.
Ce drame survient dans un pays brisé par une succession de crises : l’effondrement économique depuis 2019, l’explosion du port de Beyrouth en 2020, les conséquences de la guerre en Syrie et l’effondrement du système de santé.

En juillet 2006, lorsque la guerre avait déjà dévasté le pays, je m’étais rendu à Beyrouth à la demande du président Jacques Chirac pour contribuer à organiser l’aide de la France au Liban. Nous pensions alors que cette guerre servirait de leçon.
Elle n’en a manifestement pas servi.

Aujourd’hui, empêcher une nouvelle invasion ou une nouvelle guerre totale au Liban devrait être une priorité internationale. Cela suppose un cessez-le-feu immédiat et vérifiable, sous l’égide des Nations unies, si elle peut encore servir à quelque chose. Les civils libanais et israéliens ne peuvent être condamnés à vivre sous la menace permanente des bombardements.
Cela suppose un soutien massif aux organisations humanitaires libanaises, qui sont les premières à secourir les populations. Depuis plus de quarante ans, des ONG comme Amel maintiennent des centres de santé, des unités médicales mobiles et des programmes sociaux dans les régions les plus vulnérables du pays.
Enfin, cela suppose une mobilisation diplomatique sérieuse pour empêcher l’extension du conflit dans toute la région.
Car ceux qui parlent aujourd’hui de stratégie ou de rapports de force oublient une chose essentielle : ce sont toujours les civils qui paient le prix des guerres.

Je l’ai vu au Liban depuis près d’un demi-siècle. Et je sais qu’une nouvelle tragédie n’est jamais inévitable – à condition d’agir avant qu’il ne soit trop tard. D’autant plus que les villages du sud sont totalement rasés pour que les habitants ne reviennent plus.
Espérons que les démarches françaises se révèleront efficaces.

Patrick Aeberhard