Les contes de Lascoumes

Juriste et sociologue, Pierre Lascoumes était chercheur et enseignant à l’Institut d’études politiques. Pour VIF, il écrit, invente, raconte des histoires autour de la vieillesse. Et des fragilités humaines.

Stan et la boîte à chaussures (4)

Élise prit rapidement une décision. Elle en discuta sans doute avec Éloïse et ses enfants, mais je fus mis devant le fait accompli. Elle avait fait un petit héritage peu après son entrée aux Écureuils et avait déjà distribué leur part à ses enfants. Elle pensait utiliser le reste pour de petits voyages et des cures. Mais avec l’aide de la concierge des Écureuils, elle chercha et trouva rapidement dans le quartier un petit trois-pièces et prépara son déménagement. Elle m’annonça cela au cours d’un déjeuner dans une bonne brasserie où nous avions pris nos habitudes. Son visage tendu n’annonçait rien de bon et je crus qu’elle allait m’annoncer une rupture. J’y avais souvent songé ces derniers mois, même avant le conseil de discipline. Notre aventure était trop improbable pour avoir un avenir. Je ne m’étais pas engagé dans cette relation par jeu, mais comme un défi. J’avais été déstabilisé par le petit festival qu’Élise avait organisé avec Éloïse. Quelque chose comme une possible liberté et un certain goût pour la provocation s’étaient emparés de moi. Ces sensations nouvelles prenaient de plus en plus de place dans mon esprit. J’ai même fait un rêve où j’étais un clochard égaré qui adoptait une souris. Mes compagnons de tarot me trouvaient distant, bizarre. Mais ce n’était pas avec eux que je pouvais échanger sur ces sentiments nouveaux : la souffrance du conformisme, la peur du risque, la curiosité pour l’inconnu, la frayeur face au ridicule. Il y a tant de sujets sur lesquels on ne peut échanger avec personne. Ce que je ne voyais pas, c’est que le ballon d’oxygène que m’avait offert Élise contenait aussi un gaz sulfureux. Je l’ignorais mais le pressentais. C’est pourquoi je me préparais à l’inévitable séparation. Bien évidemment, cette fantaisie prendrait fin à un moment ou à un autre. Elle se lasserait de mon manque de fantaisie ou son énergie débridée me fatiguerait. Intérieurement, tout en la redoutant, je m’étais préparé à la séparation. Pourtant, assis face à Élise, je sentais mes yeux sur le point d’exploser. Elle éclata de son rire ciselé : « Tu ne vas pas te mettre à chialer ! Tu as l’air d’un ado impubère. Mon déménagement ne changera rien pour nous. Au contraire, nous serons plus libres. Tu n’es pas obligé d’emménager chez moi. Si tu veux rester aux Écureuils, pas de problème. » Je fus aussi brillant qu’à mon habitude, je me mis à bafouiller. Élise commanda deux flutes de champagne.

Deux mois plus tard, l’affaire était réglée. Je visitais Élise une à deux fois par semaine et, en général, je m’y installais les fins de semaine. Curieusement, j’étais presque soulagé de ne pas avoir à subir l’opprobre permanente, même si le plus souvent muette, des autres résidents. Mes partenaires de cartes disaient au mieux : « Comment va le petit veinard ? » ou « Tu as encore fais le mur ! », « Tu vas te faire virer ». Mais toutes les dames et le personnel me battaient froid. Même Éloïse hésitait à m’adresser de petits clins d’œil complices. La dame de service qui me portait le petit déjeuner et s’occupait de ma chambre, que je prévenais systématiquement de mes absences, ne pouvait s’empêcher de quelques vacheries : « Alors papy, on a encore découché ? », « Et où est passé votre joli pyjama à rayures ? ». Mes enfants me téléphonaient plus souvent et me parlaient comme à un malade en rémission. Pour m’aérer, j’augmentais mon temps de bénévolat en soutien scolaire. Je le faisais deux après-midis par semaine avec de petits groupes différents. J’en sortais toujours épuisé et ravi. Avant de regagner les Écureuils, je m’offrais un, voire deux pastis, en lisant le polar que j’avais toujours dans mon sac. Je m’instruisais en révisant le nom des capitales et des fleuves. J’inventais des jeux pour les faire parler. Ils faisaient des efforts pour ne pas me montrer leurs pauvres équipements.
Un jour, un élève apporta une vieille encyclopédie jaunie et écornée que sa mère lui avait achetée dans une brocante. Comme elle datait des années cinquante, les jeunes avaient beaucoup de mal à comprendre pourquoi tant de villes et de pays avaient changé de nom ou de frontières. Les garçons se moquaient de vieux modèles de voiture et les filles de l’allure rigide des femmes en chapeau.

Un matin aux Écureuils, l’accueil m’appela : « Y a quelqu’un pour vous ! Un jeune homme, un peu… ». Je devinais qu’il devait s’agir d’un de mes élèves : « Pas de problème, faites-le monter. » Je me fis sèchement rabrouer : « Vous savez bien qu’il n’y a pas de visite avant 14H30 ! », « C’est bon, faites-le attendre dans la véranda, je descends tout de suite. » Sur un charriot de petit déjeuner, je récupérais un verre de jus d’orange pour mon visiteur et un gobelet de café pour moi. Stan m’attendait prostré sur un banc, massacrant de ses semelles le gravier fraîchement peigné. Il avala la boisson puis écrasa le contenant dans ses mains avant de le jeter par-dessus son épaule sur la pelouse. J’attendis un moment avant qu’il se mette à parler : « La merde, m’sieur. La grosse merde ! » « Mais encore, la forme, la couleur ?… Allez lance-toi, c’est quoi le problème ? » Stan, en fait Stanislas mais il détestait ce prénom, nous disions que c’était un rom parce qu’il avait la peau cuivrée et des cheveux très noirs et épais. Il était vif, s’exprimait bien oralement, mais avait le plus grand mal à lire et à écrire. Dans les moments d’émotion comme celui-ci, il parlait de façon décousue, les mots français se mêlant à un langage mystérieux ponctué d’argot français. Régulièrement, il levait les yeux au ciel, soulevant des mains implorantes. Je finis par comprendre qu’un cousin lui avait confié il y a deux jours un paquet « pas plus grand qu’une boîte à chaussures » à livrer sur un parking. En chemin, il avait été attaqué, son vélo défoncé et la livraison dérobée. Depuis, on l’accusait d’avoir donné le colis à des concurrents. Les commanditaires voulaient sa peau. Il avait passé deux nuits dans un dépôt d’ordures et ne savait plus où aller. Il voulait savoir s’il pouvait se cacher quelques jours ici, dans le jardin, le temps que ça se calme. Je répondis que c’était impossible, mais que j’allais trouver une solution. Je montais dans ma chambre et appelais Élise. Elle se moqua instantanément de moi, me précisant que ce n’était pas mon jour ! Mais je pouvais lui rendre visite si je portais un bouquet de camélias. Je la coupais : « J’ai un problème avec un de mes garçons du soutien scolaire. » Elle changea aussitôt de ton : « Laisse-moi une heure et venez ici, j’improviserai un pique-nique. Apporte une baguette céréales. » En redescendant, je trouvais Stan recroquevillé dans un buisson. J’eus le plus grand mal à le persuader de sortir. En marchant dans la rue, il se retournait sans arrêt et ne desserra pas les dents. En achetant le pain, je pris aussi un croissant qu’il dévora sur le champ. Puis nous avons attendu dans un café près de chez Élise.

Elle nous accueillit avec un sourire qui sentait aussi bon que la tarte qui devait être au four. Muet, Stan jeta un regard rapide sur tous les objets autour de lui et alla se blottir dans un coin de la baie vitrée serrant le rideau contre lui le regard figé sur la rue. Élise m’appela depuis la cuisine. Je la remerciais pour son accueil et lui demandais comment elle avait eu le temps de cuisiner. « T’inquiète pas, j’ai toujours une tarte prête dans le congélateur. C’est une quiche aux légumes, il aurait sans doute mieux valu des frites. » Pendant qu’elle préparait un plateau avec du jus de fruit et la bouteille de son muscat favori, auxquels elle ajouta des chips et des amendes, je lui fis un portrait de Stan et lui résumais le peu que je savais de la situation. Élise l’avait trouvé terrorisé. Je lui demandais si après le repas, il pouvait rester avec elle le temps que j’aille à l’association demander conseil : « Sans problème, s’il veut marcher un peu, nous irons jusqu’au parc. » Je m’approchais d’elle, la saisis par la taille, et déposais un baiser caquant dans son cou. Elle se dégagea en riant : « Attention, il y a des enfants ! Porte-lui l’apéritif et rassure-le un peu en disant qu’il peut dormir ici aujourd’hui. » Je trouvais Stan recroquevillé sur le canapé, les yeux clos. J’approchais la table basse et y déposais le plateau.
« C’est ta femme ?, demanda-t-il sèchement.
Disons, c’est mon amie.
Mais vous couchez ? 
Oui, un peu.
Je croyais que pour les vieux c’est fini. Mes parents y s’touchent plus. »
Il rougit un peu en secouant sa braguette. « Tu vois, tu as encore des choses à apprendre. »

Élise vint s’asseoir avec nous et fit comme si la présence de Stan était habituelle. Elle parla d’une émission qu’elle avait écoutée sur France Culture, me demanda des nouvelles des Écureuils et me rappela que le lendemain, elle allait en promenade avec Éloïse qui, malgré son âge avancé, s’obstinait à conduire une voiture. Elle acheva sa phrase par un regard insistant m’interdisant tout commentaire. Durant le déjeuner, elle changea de tactique du tout au tout en s’adressant directement à Stan. Elle lui décrivit sa collection de gravures de montgolfières et lui expliqua que quand elle était petite, elle aurait aimé devenir pilote d’avion, de préférence d’avion de chasse. Il pouffa. Elle ajouta qu’il avait fallu attendre 1974 pour qu’on autorise les femmes à piloter, et 1999 pour qu’on les tolère sur les avions de chasse. Bien que très bonne en maths, elle n’avait jamais réussi à intégrer une école d’ingénieurs. Deux fois, elle avait été recalée à l’oral et avait renoncé à ce monde sexiste. Stan eut une remarque malheureuse : « Les avions, c’est trop fort pour les femmes ! » Élise posa doucement ses couverts et, le regardant droit dans les yeux, répliqua : « Les femmes, c’est assez fort pour fabriquer des enfants, élever des diables comme toi et faire des tartes à toute vitesse. Je ne vois pas pourquoi elles ne pourraient pas piloter des avions. » Un silence embarrassant nous entoura, Élise resservit de la tarte. Stan leva piteusement la tête et dit d’une voix enfantine : « Quand j’étais petit, je voulais être cosmonaute, mais c’est raté. » « Raté, peut-être pas, répondit Élise, mais mal parti, c’est sûr. »

Je me rendis à l’association pour les prévenir de la disparition de Stan et qu’ils se chargent de prévenir l’école et ses parents. Je me refusais de dire où il se trouvait. Ma version se limitait à sa visite aux Écureuils, à notre halte dans le café où il avait dévoré des croissants. Ensuite, après m’avoir expliqué que des jeunes voulaient s’en prendre à lui, il s’était soudainement enfui en voyant passer une voiture.
Lorsque je revins chez Élise, j’entendis des éclats de voix à travers la porte, se disputaient-ils ? J’entrais et dès qu’il me vit, Stan se leva de la table où ils jouaient aux cartes : « Elle triche ! » Élise me salua et précisa : « Lui aussi, mais il le fait très mal. Je lui apprends à faire ça mieux. Mais il m’a aidée à préparer la cuisine. Il avait envie de manger une omelette saucisses-patates ketchup… Tu vas découvrir sa recette. » Elle l’envoya se doucher pendant que nous mettions le couvert. À mi-voix, elle m’expliqua qu’ils n’étaient pas sortis se promener parce que les Écureuils avaient appelé. Deux hommes, genre voyous, étaient passés et me cherchaient. On leur avait répondu qu’on ne savait pas où tu te trouvais. Élise n’avait pas obtenu de Stan beaucoup de détails, mais à demi-mots, elle comprit qu’il s’agissait de trafic de drogue. Il faisait la fourmi entre ceux qui avaient les stocks et les petits revendeurs. Il avait encore une petite cote sur ce marché parce c’était un petit bizuth qui n’avait encore jamais eu maille à partir avec la police. Mais il ne faudrait pas longtemps avant qu’il ne soit démonétisé, surtout s’il était devenu l’enjeu de bandes rivales.
Je restais un moment affligé, les mains entre mes genoux. Élise me regardait d’un air douloureux. Finalement, j’osais un pitoyable « Mais que vais-je faire de lui ? »
Élise ouvrit ses grands yeux : « Tu veux dire, qu’allons-nous faire de lui ? Je me sens aussi responsable que toi.
– Je ne veux pas te créer d’ennui.
Je comprends bien, mais aider ce pauvre garçon me semble une urgence supérieure à toutes les autres. Demain, Éloïse vient me chercher en voiture. Nous allons aller à la campagne où elle veut me montrer un lieu où elle envisage de s’installer. Ça fera une sortie au gamin et nous donnera le temps de réfléchir. »

Ma chambre étant occupée, je rentrais dormir aux Écureuils. Je fis un grand détour pour arriver derrière le bâtiment à la porte de service. Je frappais doucement à la fenêtre du concierge qui était encore allumée. Nous procédions ainsi lorsque nous dépassions 22 heures, l’heure de retour obligatoire. Le brave homme entrebâilla la porte et me laissa entrer en ajoutant : « De sales types vous cherchent. Je n’ai rien dit à la directrice, mais faites attention à vous. » Je ne sortis pas pendant une semaine, essayant d’échapper aux quolibets du style « Y a du divorce dans l’air ? », « Votre amie a trouvé un Nike à son pied ? ». La situation se compliqua quand un matin, je trouvais le volet de ma chambre donnant sur la rue, légèrement entrebâillé. Était-ce le vent ? Pourtant en principe, j’accrochais bien les fermetures. En ouvrant la fenêtre, je découvris une boîte à chaussures, recouverte de papier kraft maculé et ficelée à la sauvage. Un petit mot à peine lisible indiquait « Pour Stan ». Le colis dégageait une forte odeur d’encens ou de papier d’Arménie brûlé qui n’échappa pas à la dame de service qui m’apporta le petit déjeuner : « J’sais pas où vous trainez la nuit, mais ça sent le musc ou un truc à bouddhiste. » J’appelais Élise et laissais un message sur son répondeur.
Elle me rappela une heure plus tard alors qu’immobile, je contemplais sans pouvoir le quitter des yeux le paquet posé sur le rebord de la fenêtre grande ouverte. Elle était restée à la campagne avec Stan et Éloïse dans une jolie maison d’hôte qui lui plaisait beaucoup. Elle ma parla de longère transformée en béguinage, je ne compris pas bien de quoi il s’agissait. Une fois de plus, sa réaction à l’épisode du paquet me désarçonna : « J’ai parlé avec Stan. Il te fait dire de bien garder le colis et de n’en parler à personne. Pour l’odeur, pulvérise toutes les deux heures un peu de déodorant ménager, il y en a dans ma chambre. » Puis elle prit une voix gouailleuse que je ne lui connaissais pas : « Édouard, on va s’faire du taf, on va dealer de la came. »

Pierre Lascoumes

Prochain épisode : « Longère ou béguinage ? »