Les contes de Lascoumes

Juriste et sociologue, Pierre Lascoumes était chercheur et enseignant à l’Institut d’études politiques. Pour VIF, il écrit, invente, raconte des histoires autour de la vieillesse. Et des fragilités humaines.

Les tables de la loi (3)

Brejnev et Honecker, deux vieux qui s’embrassent sans retenue, le 5 octobre 1979 à Berlin (Régis Bossu/Sygma)

Mon fils était assis à ma gauche. Le buste incliné, les avant-bras posés sur ses cuisses. Des ongles de sa main droite, il maltraitait le tissu de son jean et de l’autre calmait les muscles de sa jambe qui toutes les deux minutes était prise d’un tremblement irrépressible. La salle d’attente était vide excepté un ficus dégarni, quatre chaises métalliques et un agent de sécurité debout près de la sortie sans doute pour nous empêcher de fuir ou de comploter. Le poster d’un écureuil grignotant un gland l’air rigolard mettait une note de gaieté dérisoire. Je m’appliquais à appuyer le bas de mon dos contre le dossier et à respirer par le ventre pour tenter d’apaiser ma respiration, comme je l’avais appris dans l’atelier de relaxation où Élise m’avait entraîné. Mais au bout de trois ou quatre inspir/expir je décrochais et mon esprit reprenait sa course chaotique malmené dans un infernal scenic-railway.

C’était la deuxième fois de ma vie que je me retrouvais dans une situation aussi humiliante. La précédente avait eu lieu il y a au moins soixante ans. Mon fils était au lycée en 4e ou 3e, il avait été accusé de vendre du shit dans son lycée. Pour seule preuve, les policiers prétendaient que les doigts de sa main droite sentaient le shit. Pendant que l’on m’interrogeait, il avait demandé à aller aux toilettes où, bien évidemment, il s’était lavé méticuleusement les mains. L’affaire en était restée là. Serait-il aussi malin aujourd’hui ? Il paraissait plus préoccupé que moi et nous n’avions pas échangé un regard depuis près d’une heure. À son arrivée, d’un air hostile, il m’avait simplement demandé : « Qu’est-ce que tu as foutu ? » Je n’avais rien répondu. Finalement, la porte de la direction fut ouverte et l’on nous introduisit dans le bureau de la directrice Madame Despond. À ses côtés se trouvaient le médecin de l’établissement et la représentante des résidents. En face d’eux, Élise était installée à côté de ses deux enfants. Elle m’adressa un gentil sourire en disant « Bonjour Édouard » sur un ton qu’elle avait sans doute voulu banal, mais qui raisonna comme une provocation. À part moi, tous les autres devaient penser qu’elle ne se rendait pas compte de la gravité de la situation. Je me contentais de la saluer de la tête. La directrice enchaîna sèchement en s’adressant directement à mon fils :
« Bonjour, monsieur Gosselin, j’irai droit au but. Comme je viens de l’expliquer aux enfants de Madame Estambec…
Et à moi-même, la coupa Élise.
Comme je viens de l’expliquer à la famille Estambec, le comportement de leur mère et de votre père pose à notre maison un problème majeur. »
Elle se tourna vers le médecin comme si elle était déjà à bout d’argument. Celui-ci remit en place sa mèche blanche, caressa d’une main le dessus de l’autre, se pencha par-dessus le bureau et susurra : « Il est évident que chacun a droit au bonheur, mais il est aussi évident que celui-ci ne peut s’accomplir au détriment des autres… » Il laissa résonner sa phrase comme si elle avait la profondeur d’une sentence talmudique.
Mon fils s’éclaircit la gorge avec la délicatesse d’un turboréacteur asthmatique : « Vous voulez dire que mon père a agressé quelqu’un ? »
Le médecin et la directrice se récrièrent. « Alors quoi, reprit mon fils, où est le problème ? »
La directrice s’adossa avec solennité et désigna un document posé sur son bureau : « Madame Estambec avec la complicité active – coup d’œil au médecin – de monsieur Gosselin a délibérément transgressé l’article 32 de la Charte des Écureuils.
Rappelez-moi cet article 32 », demanda ironiquement mon fils – dont, pour une fois je trouvais l’insolence particulièrement bienvenue. La directrice tourna les pages avec la solennité d’un vicaire abordant sa première bible et lui tendit les écritures sacrées.

Mon fils joua le presbyte, approchant et éloignant plusieurs fois le document puis demanda avec une innocence parfaite : « L’article 32 ? Ces deux lignes là ? » Personne ne répondit, mais connaissant Élise, je voyais au frémissement de ses joues qu’elle était prête à éclater de rire. Une voix solennelle au vibrato disproportionné emplit le bureau, la représentante des résidents eut un haut-le-cœur, le front de la directrice se crispa et le médecin leva les sourcils. Le visage tourmenté des enfants d’Élise s’apprêtait à subir l’énoncé d’une sentence de mort. Mon fils prit un ton d’instituteur de la IIIe République lisant la dicté-e du brevet des collèges en sur-articulant chaque syl-la-be : « Article 32, les résidents s’engagent par leurs paroles et leurs actes à respecter en tous points l’ordre et les valeurs qui président aux fondements et à l’organisation de l’établissement susnommé Les Écureuils ». Mon fils fixa un moment le document comme si un élément lui avait échappé ou s’il avait été écrit en étrusque puis le jeta avec désinvolture sur le bureau. Avec le plus grand sérieux, il demanda : « Mais qu’ont-ils fait au juste ? Ils n’ont pas respecté le sens giratoire dans le parc ? Ils ont traité une infirmière de vielle bique ou lancé une pétition pour protester contre la qualité lamentable des repas ? »
La directrice s’insurgea : « Monsieur Gosselin, vos plaisanteries ne sont pas de mise ». Et le médecin lui fit un signe de la main pour l’inciter au calme. Avant que celui-ci ne réplique, on entendit la voix frêle de la fille d’Élise demander :
« Excusez-moi, je suis juriste à mes heures et je voudrais savoir où sont définies les notions d’ordre et de valeur auxquelles fait référence l’article 32 de votre Charte. »
La directrice se tourna vivement vers le médecin : « Mais c’est le bon sens n’est-ce pas ? Ce que chacun doit respecter pour ne pas troubler les autres.
Certes la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres, insista la fille en élevant la voix. Mais encore ? Ne pas faire hurler sa télévision ? Ne pas rire ou tousser dans les couloirs ? Ne pas piquer dans l’assiette du voisin ? » Le médecin racla sa gorge et tenta un sourire apaisant. « Nous sommes ici entre grandes personnes et nous pouvons appeler les choses par leur nom. Il s’agit des bonnes mœurs que chacun doit respecter. »

Mon fils se tourna vivement vers moi et lança de son ton le plus outragé : « Papa, tu n’as quand même pas pissé contre un arbre du jardin ! » Puis se tournant vers Élise tout aussi sévèrement : « Et j’espère que Madame n’a pas fait à l’aube sur la pelouse ses exercices d’hatha-yoga les seins à l’air. » Nos deux familles pouffèrent. Le médecin impassible poursuivit. « Monsieur Gosselin, votre ironie aggrave la situation. Si nous n’avançons pas ensemble, nous pourrions être amenés à prendre des mesures plus radicales.
– Le renvoi ou le cachot ? C’est ça ?
 »
En soupirant, la directrice leva les bras au ciel sans doute pour invoquer les mannes des Écureuils afin qu’ils cessent leurs grignotages et mettent leurs incisives au service de ses arguments : « Mesdames, messieurs, prenez conscience que j’ai la responsabilité de plus de quatre-vingts résidents. Le comportement de Madame Estambec et de Monsieur Gosselin qui jusqu’à présent a été exemplaire commence à provoquer du désordre. »
Élise s’insurgea : « Du désordre ! Soyez plus précise.
Je vais l’être Madame, je vais l’être, j’y suis obligée. »
Je sentis qu’à mon tour, je devais faire preuve de courage : « Nous ne dînons pas tous les jours à la même table et nous n’osons même pas nous promener main dans la main. »
Élise surenchérit : « Quant à échanger de chastes baisers en public, il n’en est pas question. Moi je ne demanderais pas mieux, mais Édouard est si prude ! »
« Je dirai prudent, poursuivit la directrice, prudent !
En tant que médecin, j’ajouterai qu’il y a ici des personnes hyper-sensibles qui peuvent être déstabilisées par la vue de comportements disons… affectifs.
Même quand ils sont positifs ?, demanda la fille d’Élise avec un rien de malice.
Mademoiselle, vous avez la chance d’avoir une mère pleine d’énergie…
Et de désirs, persifla Élise.
Madame Estambec, ne soyez pas provocatrice, ajouta la directrice. Vous savez bien que la plupart des résidents sont fragiles comme du verre. Le moindre signe inhabituel les perturbe.
La confrontation à un sentiment les replonge dans leurs douleurs enfouies. Et je ne dirai rien de l’éventualité du sexe…, précisa le médecin.
Vous devriez tous les cryogéniser, ce serait plus sûr », ajouta froidement mon fils que je découvrais en parfait avocat. 

La représentante des résidents poussa un cri de souris ménopausée et sortit en renversant sa chaise. Un lourd silence suivit. La directrice reprit la main :
« Sachez que depuis que votre relation est connue dans la maison, les crises succèdent aux crises. La si sage Madame Humbert est en plein transfert sur notre ostéopathe. Il est seul désormais à pouvoir la toucher. Il faut trois aides-soignantes pour la lever, la laver et l’habiller. Elle ne mange qu’en sa présence, à condition qu’il partage ses portions. Elle prétend qu’il est la réincarnation de son fils mort à 21 ans durant la guerre d’Algérie.
Dans un registre proche, Madame Iroti, bien que sous neuroleptique, en est à sa quatrième fugue pour rejoindre un prétendu amour de jeunesse qui lui fixerait des rendez-vous en ville, ajouta gravement le médecin.
De plus, notre charmant petit couple, Messieurs Jules et Marcel, m’a demandé de pouvoir réunir à leur frais leurs deux chambres afin de disposer d’un appartement commun et de pouvoir y placer un grand lit.
C’est donc la sexualité qui vous dérange ?, demanda mon fils avec une intonation perfide.
Pas seulement, Monsieur, le désordre devient général. Ainsi, Madame Moreno qui occupe un studio avec kitchenette s’est lancée…
Avec succès !, lança Élise enthousiaste…
Dans un Click and Collect culinaire bi-hebdomadaire. Tout son étage sent le chou, l’ail, l’oignon et le curry…
C’est plus appétissant que la Javel et le désinfectant, non ?, compléta mon, fils.
Si nous comprenons bien, vous ne tenez plus votre maison », ajouta la fille d’Élise.
Son frère jusque-là muet porta l’estocade finale : « Il me semble qu’il est grand temps de retirer nos parents de ce capharnaüm, qu’en pensez-vous Messieurs Gosselin ? »
La directrice lança un regard SOS au médecin. Il n’eut pas le temps de dégainer son flacon d’éther que déjà elle éclatait en sanglots dans ses bras.

Les semaines qui suivirent furent amusantes. Avec Élise, nous entrions systématiquement bras dessus, bras dessous dans la salle à manger. Madame Iroti fut promue cuisinière pour le déjeuner du dimanche mais poursuivit ses activités privées le mercredi. Les demandes étaient telles qu’il fallait s’inscrire deux semaines à l’avance. Jules et Marcel firent signer une pétition pour obtenir l’autorisation d’effectuer des travaux dans leur logement. Beaucoup de résidents se familiarisèrent avec le mot « gay », moins répugnant que celui d’homo ou de tapette. La question du mariage homosexuel et du droit des gays à l’adoption devint un sujet de conversation banal, parfois conflictuel, mais légitime. Monsieur Drumont qui se prétendait « normal » connut les douleurs de l’ostracisation. Il fut écarté du club des bridgeurs et dans la salle à manger, il avait toujours du mal à trouver une table qui veuille bien de lui. Éloïse, qui « n’avait jamais froid au clito », demanda au conseil de gestion l’organisation de conférences sur « la sexualité au grand âge ». Aucun spécialiste n’ayant été trouvé, elle anima elle-même des groupes de parole de plus en plus suivis… presque exclusivement par des femmes.

Pierre Lascoumes