Les contes de Lascoumes

Juriste et sociologue, Pierre Lascoumes était chercheur et enseignant à l’Institut d’études politiques. Pour VIF, il écrit, invente, raconte des histoires autour de la vieillesse. Et des fragilités humaines. Aujourd’hui, le troisième épisode d’une série en trois moments.

À la recherche des vieux messieurs indignes

Épisode 3 – Le festival des « Vieilles dames indignes »

Exposition dans l’ancienne base sous-marine de Bordeaux

Lorsque j’avais suggéré à Héloïse de nous préoccuper aussi des « vieux messieurs indignes », elle avait poussé un profond soupir engloutissant coup sur coup deux canapés et me tendant son verre : « Une coupette s’il vous plaît… Vous avez vu, nous avons cinq résidents. Ce sont de vrais ectoplasmes. Il faudrait les secouer rudement pour en tirer quelque chose. Même le petit couple tout propret. » Je demandais « Quel petit couple ? ». « Vous avez bien vu Jules et Marcel, toujours côte à côte, mais en chambres séparées. Je suis certaine qu’ils préfèreraient être égorgés en plein réfectoire plutôt que d’avouer qu’ils sont homos. » Elle ajouta d’un air pincé : « C’est même toute une affaire de jouer au bridge ou au tarot avec ces messieurs. Comme si les femmes étaient moins intelligentes qu’eux ! Regardez madame Marvejol, elle a dû organiser un atelier de jeu de dames et d’échecs pour former des partenaires, parce que ces messieurs ne supportaient pas d’être systématiquement battus par elle et jouaient entre eux. » Un silence inhabituel suivit. Nous vidâmes la bouteille de champagne. Gravement, Héloïse reprit : « Ouvrez les yeux Élise, où sont les hommes ? Pas seulement ici, mais aussi dans le monde. Ceux qui ne sont pas déjà au cimetière, sont terrés chez eux ou dans leur garage, entre le jardinage, le foot et le petit bricolage. La vie les a tellement essorés qu’à partir de 65 ans, ils entrent en hibernation pré-cadavérique. Votre mari est mort deux ans après sa retraite. Moi, j’avais épousé un vieillard, le problème a été rapidement réglé. » Je lui proposais de chercher dans la littérature et le cinéma pour trouver quelques jolis exemples de messieurs indignes. Héloïse ajouta : « Et, please, repérez aussi les moyens pour les appâter. C’est de la denrée rare. »

Je cherchais sur Internet et contactais une de mes nièces très férue de littérature et cinéma. À notre grande surprise, le résultat fut très maigre. Des vieux messieurs déprimés et acariâtres, il y en avait tant qu’on en voulait, des charrettes, des tombereaux, des camions-bennes, sans parler des ronchons, des prétentieux agressifs, assassins à leur heure, misanthropes, avares atrabilaires, anachorètes, alcooliques, morphinomanes, pervers polyformes, obsédés des gros seins, maniaques des culottes de fillettes impubères, des faux prêtres promettant l’absolution du vice et la libération des chairs… Mais des tempéraments joyeusement transgressifs, des qui jubilent de pas grand-chose, qui s’esbaudissent de peu, des qui, l’air de ne pas y toucher, mènent timidement des campagnes de séduction, des romantiques qui s’ignorent, des innocents audacieux qui envoient des fleurs, des qui scribouillent des petits mots tendres sans faute d’orthographe avec des pleins et des déliés, des poètes du mardi soir qui, sans le vouloir, plagient Baudelaire ou Éluard, des qui déploient des stratégies guerrières avant d’oser lever leur chapeau, des habiles de leurs mains qui viennent réparer une serrure, acceptent de prendre un thé et finissent par s’endormir un verre de cognac à la main, des qui, dans les messageries de rencontres, commencent par dire qu’ils savent que personne ne leur répondra, des jardiniers amateurs qui déposent anonymement sur les paillassons des paniers de tomates et de courgettes avec une branche de thym, des cuisiniers improvisés à la recherche d’une recette facile de tarte au citron, des qui savent qu’avec les doigts, les lèvres et la langue, on peut produire des sensations délicieuses et plus si sensibilités, des qui n’ont pas peur d’être chatouillés, des qui lâchent trois gouttes de sperme avec l’émotion d’un puceau, des comme ça, on n’en trouve nulle part. Et faute de modèle dans les livres ou sur les écrans, il est logique qu’on n’en rencontre aucun dans la vraie vie.

Ma nièce n’avait pas trouvé beaucoup d’exemples de vieux messieurs indignes, et pas toujours très convaincants. Ainsi, le film Youth, de Paolo Sorrentino, met en scène deux octogénaires, amis de longue date, Fred et Mick, qui, comme chaque année, se retrouvent dans un palace suisse. Le premier, chef d’orchestre réputé, a mis fin à sa carrière et jeté l’éponge de la vie. Il vient d’éconduire l’envoyé de la reine d’Angleterre qui l’invitait à reprendre du service pour un soir à l’occasion de l’anniversaire du prince Philip. Le second, Mick, réalisateur à succès, ne veut rien lâcher de sa gloire et des mondanités. Dans cet établissement de luxe, ils retrouvent leur vieille connivence, faite d’humour et de cynisme, et ironisent sur les riches clients obsédés par les régimes détox, les massages, les bains de boue et autres spas. Eux prétendent avoir renoncé à ces illusions de retour à une hypothétique jeunesse, jusqu’au moment où arrive une miss Univers somptueuse pour laquelle ils déploient leurs queues de paon. Au final, leurs multiples tentatives de séduction restent vaines. Pour parachever l’ensemble, une vieille star, toutes rides dehors, vient annoncer cruellement à Mick qu’elle refuse de tourner dans son prochain film. Comme Bouvard et Pécuchet, ils échouent en tout. Leur destin n’a qu’une gaieté superficielle.

Le centenaire, de René de Obaldia, correspond davantage à ce que je cherchais. C’est l’histoire d’un vieil homme atteint d’un « gâtisme considéré comme un des Beaux-Arts ». Il y est question de tout et des choses les plus bizarres traitées de manière toujours étrange. Le récit tient du surréalisme, il est plein de cocasseries délirantes, satirique et irrévérencieuses en diable. Le narrateur est le premier à se moquer de lui-même : « Je m’exprime comme une vieille carpe. Mais les sourds entendront, les paralytiques danseront et les amnésiques se souviendront. » Longtemps à l’avance, il commence la préparation de la fête qu’il veut donner pour ses 100 ans : « Dans treize ans, je serai centenaire. On ouvrira grand la porte du salon et les contemporains viendront me toucher. Au final de l’inévitable banquet : un gâteau orné de cent bougies, des vierges l’allumeront. Alors je me lèverai, pris légèrement de boisson, empestant l’œillet, et, de mon souffle extrême, j’éteindrai le plus grand nombre possible d’étoiles ; les témoins compteront le nombre d’années qu’il me restera avant de me marier avec la mort. Je vous jure de ne pas tricher, de ne pas jouer au vieillard exténué qui ne tient plus qu’à un souffle, précisément, et, usant de cet artifice, de laisser quelque quatre-vingt-quinze bougies en flammes à la consternation générale. Non, mon honnêteté est bien connue. Mais mourrai-je ? »

Le personnage préféré de ma nièce est le héros de Premier amour, de Samuel Beckett. Le héros, un vieillard, revenu de tout s’exprime avec un humour modeste. Il regarde l’absurdité du monde sans tristesse ni étonnement. Il dit : « Ce qu’on appelle l’amour, c’est l’exil avec de temps en temps une carte postale du pays, voilà mon sentiment ce soir. » Il est drôle malgré lui : « Savez-vous où sont les cabinets ?, dit-elle. Elle avait raison, je n’y pensais plus. Se soulager dans son lit, cela fait plaisir sur le moment, mais après on est incommodé. Elle n’avait pas de vase de nuit. J’ai, dit-elle. Je voyais la grand-mère assise dessus, raide comme un piquet et fière. » Son comique est désespéré, il ne peut servir de modèle. Je savais qu’Héloïse ne l’apprécierait pas.

En revanche, j’interrogeais la jeune étudiante qui venait deux fois par semaine s’occuper de la bibliothèque. Elle trouva notre projet amusant et me recommanda pour les « vieux messieurs indignes », la bande dessinée Les Vieux fourneaux, de Lupano et Caunet. Elle met en scène Mimile, Antoine et Pierrot, une bande de joyeux anarchistes qui veulent toujours purger le monde de ses hypocrisies. Ils vivent un troisième âge radicalement revigorant. Leur inquiétude principale est de savoir s’ils parviendront à vaincre le grand capital avant leur arthrose. Il y a un bel optimisme à retirer de leurs exploits.

Finalement, « la semaine des vieilles dames indignes » fut un succès. Héloïse faillit, bien sûr, y renoncer quand la directrice, après l’avis du conseil d’administration, nous imposa un changement d’intitulé. Adieu les « vielles dames » et exit les « indignes ». Nous avons transigé pour « Pas d’âge pour la folie douce », mais nous avons échappé au pire : « Coucou les revoilà », « À fond le quatrième âge », « Vaut mieux en rire ». Plusieurs résidentes et leurs familles protestèrent trouvant le titre humiliant : « Nous ne sommes quand même pas folles ! » Hélas non, mais il aurait été impossible de leur expliquer pourquoi ce serait mieux pour elle. Le boycottage resta très limité.

Je fus immédiatement assimilée à Héloïse l’anarchiste, ce qui constituait une excellente protection contre la bêtise ordinaire. Mes voisines de table me demandaient au mieux, en détournant le regard, de leur passer le sel. La dame d’entretien qui s’occupait de notre étage osait à peine nous saluer et se contentait d’un service minimal. Seule l’aide-soignante qui venait vérifier hebdomadairement mon pilulier me dit un jour : « Vous êtes une sacrée coquine, vous ! Je n’aurais pas cru. » Excepté la venue d’Esther Ferrer, Héloïse avait obtenu gratuitement tout ce qu’elle souhaitait, y compris un DVD de Oh, les beaux jours, qui fut projeté sur grand écran. Le succès fut tel qu’il fallut mettre en place un système de réservation et doubler quelques séances. FR3 vint tourner un reportage. Certaines familles, trouvant l’initiative excellente, débarquèrent inopinément avec enfants et petits-enfants qui repartirent d’autant plus enthousiastes qu’ils craignaient un pensum ringard « pour faire plaisir à mémé ». Une collecte improvisée permit l’organisation d’un buffet après la dernière représentation. Les demandes pour l’atelier théâtre doublèrent. Le médecin, président du conseil d’administration, fit un joli discours final sur les vertus thérapeutiques du rire où il mêla Desproges, Bergson et Umberto Eco. Il remit à Héloïse un gros bouquet de lys et de lilas. Elle le remercia en l’embrassant sur le coin de la bouche, ce qui relança rumeurs, cancans et médisances. Pour couronner le tout, l’héroïne du jour, un peu saoule, me persuada le soir même de rédiger avec elle sur des bristols de couleur le message suivant : « Dames indignes mais rigolotes souhaitent rencontrer vieux messieurs ayant les mêmes qualités. » De nuit, nous sommes allées glisser nos invites sous la porte des cinq résidents mâles de la maison. Ce n’était qu’un gag, nous n’en attendions rien. À juste titre, car notre plaisanterie ne suscita aucune réaction.  

Une dizaine de jours plus tard, alors que je lisais dans le jardin, un des cinq messieurs prénommé Édouard, avec lequel je n’avais échangé jusque-là que quelques hochements de tête, se planta devant moi et cérémonieusement me demanda : « Pourrais-je avoir l’audace de vous demander l’autorisation de m’asseoir un moment à vos côtés ? »

Étonnée, j’acceptais et poursuivis ma lecture. Il eut la délicatesse de ne pas m’importuner davantage. Je m’attendais à ce qu’il me complimente sur ma prestation théâtrale, m’interroge sur mon livre – le roman bouleversant de Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit – ou pire, sur ma nouvelle venue aux Écureuils. Il n’en fit rien et, au bout d’un moment, se leva me disant comme en confidence : « Je reviens. » Cinq minutes après, il était de retour avec deux verres de citronnade. Il m’en tendit un accompagné d’un délicat : « Sans sucre, je crois. » J’approuvais d’un mouvement de tête et trinquais avec lui. Cette année-là, le mois d’octobre offrit une série de belles journées. J’allais lire dans le parc tous les après-midis à partir de 16 heures. Monsieur Édouard se manifesta avec la même ponctualité, sans doute après sa sieste ou un premier round de bridge. Il eut l’audace au bout de quelques jours d’apporter, sans préliminaires, une boisson. Nos échanges se limitaient à quelques regards mais sa présence me devint, peu à peu, habituelle. Je ne l’attendais pas, mais j’aurais remarqué son absence. Je n’avais jamais apprécié les personnes bavardes et encore moins les questionneurs intrusifs. Au bout de plusieurs semaines, je ne savais rien de Monsieur Édouard. Et lui ignorait tout de moi. Pourtant, Héloïse qui avait rapidement repéré notre petit manège, le nommait déjà « le fiancé ».            

Un après-midi, plus d’un mois après le festival des « Vielles dames indignes », le regard accaparé par le mouvement d’un arbre, Édouard murmura « Vous êtes une sacrée coquine », sur le ton de celui qui voit passer un nuage ou contemple une feuille morte. Volontairement, je m’abstins un moment de tourner de quelques degrés mon visage vers lui. Quand je le fis, son profil m’intéressa, son nez légèrement busqué donnait une gravité à son visage, le delta aux sillons bien marqués prolongeait malicieusement ses yeux, le creux sous sa pommette et surtout le petit plissement au coin de ses lèvres ajoutaient une note de mystère. Je me dis qu’il devait être en train de sourire et sans préméditation, je lui dis le plus doucement possible mais avec une certaine fermeté : « Édouard, vous devriez être moins sévère. » Il me saisit le bras et répliqua par une phrase qu’il avait dû peaufiner depuis longtemps :

« Élise, si, comme vous me l’avez écrit, c’est un vieux monsieur indigne que vous cherchez, je ne suis pas votre homme. En revanche… »

Je posais mon livre et mis ma main libre sur celle qui serrait mon bras.

« En revanche ?

– En revanche, je ne voudrais pas mourir triste… Vous avez de l’audace, de l’humour, voudriez-vous les partager ? »  

Je marquais un temps, avalais deux gorgées de citronnade, puis j’ajoutais du ton le plus détaché possible : « Vous devriez renoncer à ces affreux gilets de laine. »

Il en avait deux sur le même modèle, l’un gris, l’autre marron, qu’il portait sous son veston. Le genre de vêtement qui donne envie de se jeter par la fenêtre. Le tricotage irrégulier et les finitions maladroites indiquaient clairement qu’il s’agissait de l’œuvre de sa femme, voire de sa mère. Très gravement, Édouard retira sa veste, puis son gilet qu’il roula en boule et déposa à côté de lui. Il me sourit et dit : « Vous avez raison, c’est moche et c’est trop chaud. Un de ces jours vous voudrez bien m’accompagner chez Monoprix, j’ai besoin de renouveler ma garde-robe. »

J’acquiesçais volontiers. Le vendredi suivant, après plus d’une heure d’essayages en tous genres, nous sommes ressortis du magasin avec quatre grands sacs qui contenaient des jeans, des pulls, des chemises et des socquettes, tous aux couleurs pastel, ainsi que deux sweats à capuche sur le dos desquels était imprimé « Spring ». J’avais été obligée de le calmer dans le rayon tee-shirts, mais j’avais cédé pour une cravate violette avec un motif de cerise. Épuisés, nous sommes allés prendre un thé auquel nous avons substitué au dernier moment un grog bien tassé. De retour aux Écureuils, je l’accompagnais dans sa chambre pour un essayage complet. Tout lui allait parfaitement et Édouard se contemplant ravi dans le miroir de son armoire ne cessais de rire en répétant : « Tout le monde va rigoler. C’est sûr, mes enfants vont vouloir me permettre à l’asile. » Peu importe, lui dis-je : « Dites que c’est de ma faute, que je vous ai forcé la main. » Souriant il demanda : « Un abus de faiblesse ? » Pour toute réponse je fermais les yeux.

Il s’approcha de moi, me serra contre lui. Il sentait le tissu neuf, empesé et sur son cou quelque chose comme une odeur de verveine. Il susurra à mon oreille : « Merci, merci mille fois. Je suis un peu fatigué, allongeons-nous un moment avant le dîner. » Le lit était étroit, mais il se cala le premier sur un côté avec ses grandes jambes en cuillère. Je pris place sans peine contre ce corps accueillant. Son bras libre vint chercher mes mains que je serrais sur ma poitrine comme une madone. Il demanda un sourire dans la voix : « Êtes-vous en train de prier ? » Je lui assénais un vigoureux coup de coude dans le ventre en disant :

« Les dames indignes savent se défendre.

N’ayez pas peur, je n’ai pas l’intention de vous dévorer.

Vous pourriez au moins m’embrasser !

Pour une autre fois, j’ai des pilules bleues.

Tout dépendra de la couleur de votre pyjama. »

Nous entendîmes à peine la sonnerie annonçant le dîner.    

Premier épisode : Héloïse et les Écureuils
Épisode précédent : Un dîner buissonnier