
de western halluciné
Avec Le mystérieux regard du flamant rose, Diego Céspedes signe une œuvre singulière, audacieuse, politique sous des dehors baroques. Le film épouse les codes du western – immensités arides, violence latente, communautés retranchées – pour les détourner et y inscrire une fable queer d’une rare intensité.
L’action se déroule ainsi dans le désert chilien des années 1980. Aux abords d’une mine isolée, une cantina-cabaret tenue par une famille excentrique constitue un refuge fragile, presque irréel. C’est là que grandit Lidia, 11 ans, enfant vive et insoumise. Elle observe le monde des adultes avec une lucidité désarmante. Elle fréquente les jeunes voyous du coin, leur tient tête, découvre ses premiers élans amoureux – choisissant, dit-elle, « le moins bête ». Lidia découvre la relation violente que vit « sa mère adoptive », Flamingo, magnifique travesti au charisme flamboyant. Son amant l’accuse de lui avoir transmis une mystérieuse maladie par un simple regard. Cette idée, absurde et terrifiante, agit comme une métaphore transparente de la peur, de l’ignorance et de l’homophobie. Dans cette communauté minière, la rumeur devient vérité, et la superstition se mue en violence collective. La maladie – amaigrissement, taches brunâtres sur le corps – renvoie évidemment aux grandes paniques sanitaires des années 1980.
Céspedes ne nomme rien, mais chacun comprend. Les mineurs, saisis par la peur, envahissent la cantina, puis organisent une fête burlesque et sensuelle au cours de laquelle ils bandent les yeux des travestis pour se protéger d’un prétendu « regard contaminant ». La scène est à la fois grotesque, troublante et profondément politique : elle expose la mécanique du bouc émissaire avec une ironie cinglante.
Le film évoque par moments l’univers de Gabriel García Márquez et son Cent ans de solitude : même réalisme, même coexistence du tragique et du burlesque, même manière de faire surgir le merveilleux au cœur d’un monde brutal. L’humour, omniprésent, empêche de sombrer dans le pathos. Et devient une arme de résistance. Car Le mystérieux regard du flamant rose est avant tout une fable sur l’exclusion. Le film montre comment une société fabrique la peur pour mieux justifier la discrimination. Mais il est aussi une ode à l’enfance : c’est le courage, l’intelligence et le bon sens de la jeune Lidia qui fissurent la logique de haine des adultes. À travers elle, Céspedes célèbre la capacité des enfants à voir au-delà des préjugés.
Puissant, audacieux, ce western queer surréaliste impose un univers baroque et humain. Il parle d’amour, de désir, de violence sociale, mais aussi de solidarité et de transmission. C’est une ode vibrante aux exclus, à celles et ceux qu’on marginalise parce qu’ils sont en trop, et dérangent l’ordre établi.
Patrick Aeberhard