La santé, poor lonesome cowboy

C’est une étrange humeur dans laquelle semble surfer le monde de la santé. Que voit-on ? Qu’entend-on ? Aucun souffle, aucune marée. De l’apathie ?

Derrière cette apparente langueur, il se passe pourtant des choses, et des bouleversements se poursuivent. Comme cette mainmise de plus en plus réelle du monde du privé sur celui de la santé, comme l’a encore récemment noté un rapport du Sénat – qui pointait comment il était aujourd’hui devenu dominant dans la biologie, la radiologie. Et même désormais dans le secteur des soins de première ligne autour des maisons de santé, le privé s’étend de plus en plus. Une évolution qui, si elle se confirme, change profondément les règles du jeu d’un système de santé né de l’après-guerre. Mais tout cela se fait loin de la scène publique, en toute discrétion, sans débat ni contrepropositions.

Que voit-on en écho ?
Un brouillard. On prédisait que l’hôpital public allait s’effondrer. Ce n’est pas le cas ; en dépit d’une dette historique, il résiste, il tient. Et parfois même bien. Certes, dans bon nombre d’endroits, il travaille sous le registre de « soins dégradés », mais il est là. Et sa caractéristique d’être un des rares lieux ouverts 24 heures sur 24 reste la règle, même si les services d’urgences ont souvent mis des barrières en limitant l’accès. Reste que cet hôpital public, hier fer de lance de notre système, tient debout sans repère. La notion de service public, qui en parle ? Qui la sollicite ? Elle n’est plus une valeur attractive, y compris pour le personnel soignant, et la seule rémunération devient bien souvent le critère qui s’impose pour y travailler.

Et de l’autre côté de notre système dit « à deux jambes », que voit-on ?
Côté médecine libérale, comme nous l’avons déjà écrit, les évolutions sont énormes, l’activité salariée devenant majoritaire. La baisse du nombre de médecins en exercice est finie et nous rentrons dans une hausse continue de leurs effectifs pour quelques années. Pour autant, rien ne se décide : la question de l’organisation des soins de première intention n’est toujours pas réglée, et aucun modèle cohérent n’est porté par les différents acteurs. On laisse faire, et on lance des plans sans lendemain.

Enfin, côté usagers, que voit-on ?
Une situation qui ne s’améliore pas, des associations sans prise sur la réalité, défendant chacune leur pré carré. Publié mi-avril, le nouveau baromètre annuel des usagers de France Assos Santé sur l’accès aux soins a eu beau révéler « une saturation progressive de l’offre médicale et une montée des inégalités d’accès aux professionnels de santé entre patients », c’est ainsi, on s’y habitue, en dépit des effets d’annonce réguliers des pouvoirs publics.

Dans ce contexte, qu’entend-on en 2025 ?
L’Assurance maladie, non sans raison, dénonce 723 millions d’euros de fraudes, et une fraude particulière, car elle vient minoritairement des assurés sociaux (16% de ce montant global), mais pour près des trois quarts du total de professionnels de santé libéraux, ou d’escrocs se faisant passer pour tels, notamment au sein de centres de santé bidons. Entre 2021 et 2024, écrit la Sécu, « on avait des centres de santé avec une offre de soins réelles, mais des surfacturations ou facturations d’actes fictifs. En 2025, on a vu des réseaux d’escrocs créant des centres de santé 100% fictifs et jouant sur la vitesse pour extorquer des remboursements de soins ». Est-ce significatif, voire symptomatique, ou juste un effet d’aubaine à un moment où de nouvelles structures se répandent ?

Drôle de météo, en somme, où les grands enjeux ne sont pas abordés. Les politiques ont des programmes vides, l’administration de la santé est laissée sans boussole, chaque acteur se débrouillant comme il peut. En ne tenant pas les rênes, les pouvoirs publics laissent les disparités s’installer, et l’atomisation du système peut se poursuivre.
Et c’est d’autant plus frustrant que les choix à faire sont essentiels, et soulèvent des questions passionnantes. Exemples en vrac : comment concilier médecine hautement technologique et qualité du lien ? Comment résister à cette place démesurée donnée à la santé comme seul repère dans nos sociétés hésitantes ? Bref, comment être sobre sans être restrictif ? Mais aussi, comment réintroduire de la solidarité dans les coûts qu’engendre « notre bonne santé » ? Comment mettre en place un bon usage des médicaments plutôt que de dépenser des fortunes pour des gains aléatoires ? Comment intégrer l’intelligence artificielle comme une chance et non comme un danger qui nous menace ?

Oui, des choix il y en aurait à faire en pagaille. Et à assumer. Mais non. Et comme pour éviter d’aller plus loin, on se contente de répéter que « la santé est la priorité des Français ». Ce qui ne manque pas d’inquiéter, c’est que l’on pourrait faire la même analyse dans le domaine de la grande vieillesse : on vieillit de plus en plus, mais on attend… Ah non, pardon, le gouvernement vient d’annoncer pour septembre 2026 une conférence nationale sur cette question.

Éric Favereau