La petite mort, lors d’une anesthésie

Il fallait bien le faire et l’accepter : un petit examen sous anesthésie générale s’imposait. Or mon dernier souvenir d’anesthésie était mauvais, voire un peu terrifiant. Pour la première fois en ces circonstances, dans la salle d’opération, quand l’anesthésiste prit mon bras pour poser le cathéter, une angoisse me saisit devenant presque panique quand il injecta le produit. Brutalement, je campais dans le refus absolu de m’endormir et résistais tout en sachant bien sûr que le combat était perdu : « il » allait arriver à me faire sombrer. Vague terreur, j’étais quasiment ficelée au peloton d’exécution et on allait m’abattre. Toute constatation de la gentillesse de ces médecins et infirmières et de la qualité du service était inutile, je ne raisonnais plus. Évidemment, je m’endormis et me réveillais sans souci.

N’avoir aucun pouvoir sur la moitié du corps

Mais revivre cette expérience était malaisé, l’anesthésiste de la préconsultation me parla d’ailleurs de rachianesthésie. Chance ! Ne pas être endormie et vivre ce moment, assister à cette petite intervention au sein du bloc opératoire… On m’expliqua les modalités, la piqûre, la sensation de chaleur et l’anesthésie de la partie inférieure du corps.
Ce fut fait non sans mal, mon dos n’était « pas facile », me voilà allongée, jambes en l’air et bras en croix, livrée à cette équipe nombreuse et vibrionnante, qui évoquait les interventions du matin, les petites transmissions étaient en cours…
Je voyais qu’ils s’affairaient sur ma personne en me parlant gentiment, je ne sentais rien, rien à voir avec une anesthésie locale où la sensation non douloureuse demeure un peu. Ils agissaient dans mon corps sans que je le sente (heureusement, m’auraient-ils dit), je le savais intellectuellement mais ne le ressentais pas, ni l’intervention, ni mon corps.

Je voulus tester la mobilité de mes jambes, vérifier qu’évidemment je ne pouvais pas bouger. Autre étrangeté : n’avoir aucun pouvoir sur la moitié du corps. Là aussi, je le savais, mais rien n’est anticipable de ce vécu-là, d’être paraplégique, fut-ce transitoirement.
Je repensais à mon expérience de très jeune interne effrayée dans une de mes premières gardes. Je vis arriver dans la salle, et parmi la foule des pompiers, un homme extirpé de sa voiture accidentée. On m’expliqua rapidement que la moelle épinière était très touchée, la paraplégie était probable. On m’informait avant le patient que sa vie basculait en cet instant, probablement pour toujours.
C’était comme pour ce randonneur dont je lis le récit qu’il fit plus tard de sa chute en montagne et de sa prise de conscience presque immédiate de sa paralysie, le laissant seul et impuissant pensant qu’il allait mourir de froid si quelqu’un n’avait pas vu ce corps allongé de loin. Ce point de bascule, le récit précis le fixait pour toujours, la vie sauvée mais devenue handicapée pour toujours aussi.

Une expérience de déréalisation

« C’est fini, c’est bien… », me dit-on. On déplaça mes jambes et mon corps sur un brancard pour me poser dans la salle de réveil, l’infirmier charmant plaisantait sur sa collègue qui surveillait avec énergie cette grande salle endormie et sonnante de dizaines d’avertisseurs et d’alertes en tous genres.
Sauf que moi, je ne dormais pas et commençais à réaliser que j’étais une femme tronc regardant ce corps d’en bas que je ne reconnaissais pas. Je voyais des pieds, le renflement des jambes sous le drap et ces bouts de corps ne m’appartenaient plus. En tâtant le ventre, je sentais les draps et rien en dessous. C’était effrayant, perdre son corps devenu morceaux de corps déposés là dans une distorsion radicale du savoir intellectuel et de l’éprouvé sensoriel.

« Ça va revenir ! », m’encourageait l’infirmière. En me tapotant l’abdomen pour tenter de me le raccorder, je ne touchais qu’une chose inerte et étrangère et évidemment, rien ne bougeait. C’était long et incroyablement perturbant, une véritable expérience de déréalisation.
Je repensais à ma surprise de lecture du livre Le baiser d’Isabelle de Noëlle Châtelet, sur l’expérience de la première greffée du visage. Elle disait qu’elle passait sa langue sur ses nouvelles joues et qu’elle ne sentait rien, qu’une matière étrangère et morte. Alors elle pensait à sa donneuse et la remerciait, intégrant peut-être une unité moins dissociée et plus humanisée ? Personnellement, je savais que le puzzle de mon corps se raccorderait à mon unité somatopsychique mais ce moment vécu me fit approcher un peu la terreur psychotique de l’expérience de morcellement.

Quand très progressivement mes ordres donnés à mes pieds les firent bouger un peu, l’infirmière passa triomphante : « Ah ! vous voyez ! » Comme si j’avais pu en douter…
On me reconduit dans la chambre, la verticalité était encore périlleuse mais un peu plus tard, c’est debout, autonome et entière que je pus regagner la voiture et son chauffeur qui m’attendaient, dans l’éblouissement de l’expérience du petit enfant qui se met debout en flageolant et qui marche…

Annie Bléas