Ginette Amado (4) : « C’est l’évolution de la psychiatrie… » 

Comment se battre contre l’air du temps ? Car ce n’est pas faire injure aux responsables du GHU (groupe hospitalo-universitaire) Sainte-Anne à Paris l’hôpital psychiatrique le plus renommé de France que de noter que leur projet de transformation du centre d’accueil et de crise (CAC) Amado est une copie conforme de ce qui est à la mode aujourd’hui en psychiatrie publique, pardon, en santé mentale. On dirait comme la déclinaison d’une fiche technique, avec des consultations spécialisées, un lieu pour les proches des malades, des centres-experts mais aussi quelque chose à destination des jeunes ou des étudiants. Et pour le reste, une permanence seulement ouverte aux horaires de bureau, fermée la nuit et le week-end.

Reprenons un peu le fil de l’histoire. On l’a vu lors des trois épisodes précédents, le CAC Amado a été une structure très cohérente, reposant sur l’accueil, avec une disponibilité de tout le personnel, voire un engagement implicite de tous les instants, celui de ne laisser personne au bord de la route, la porte restant toujours ouverte. Après le départ à la retraite de sa fondatrice, Ginette Amado, en 1981, puis la reprise dans sa continuité avec le Dr Laurent, tout a peu à peu basculé. D’autres visages de la psychiatrie ont ainsi pris les rênes, avec un tropisme bien différent. Ainsi, le docteur Triantafyllou, puis le docteur Sébastien Bizac. Ce dernier lâchant : « Le modèle de Ginette Amado était super, mais… » .

Il y a quelques mois, un élément a accéléré ce basculement. Situés rue Garancière aux pieds du Sénat qui les lui prêtait, les locaux du CAC ont dû être réaménagés, et pendant ces travaux, l’ensemble a été rapatrié au sein de Sainte-Anne. Et depuis ? C’est au mieux le détricotage par morceaux de cette ancienne structure. En ce mois de mars 2026, les locaux de la rue Garancière ont certes en partie rouvert, mais seulement avec des consultations spécialisées pour étudiants, et de l’espace réservé pour les proches et les familles via l’association Unafam. Il n’y a plus un lit, il n’y a plus d’accueil, il n’y a plus rien le soir et le week-end. Les lits sont réaffectés, pour moitié, au secteur des Ve-VIe-VIIe arrondissements de Paris, et pour l’autre moitié, au centre psychiatrique d’orientation & d’accueil (CPOA) de Sainte-Anne, lieu emblématique qui accueille toutes les urgences de l’Île-de-France.

Bref, il y a un peu de tout, et au final, on ne sait plus trop à quoi cela pourra rassembler. « Les mots perdent leur sens », explique Benjamin, délégué CGT. « Nous ne savons plus de ce dont nous parlons. Le CAC (centre d’accueil et de crise) devient CAC (centre ambulatoire de crise). Le GHU veut continuer à utiliser le nom de Ginette Amado, alors que l’usage du lieu est complétement dégradé. Comment peut-on s’appeler centre d’accueil quand la structure ferme le soir, la nuit et le week-end ? », lâche-t-il.« Comment distingue-t-on un lit de crise et un lit d’hospitalisation quand tout est rassemblé à l’hôpital ? », poursuit une infirmière du CAC. « Un lit d’accueil est par définition en dehors de l’hôpital. Au centre d’accueil, n’y a pas de murs derrière lesquels on peut oublier le patient ou l’isoler et l’attacher. Au centre d’accueil, la relation humaine établie avec une personne permet de contenir la situation de crise. »

Que peut-il, dès lors, se passer ? Peut-on résister à l’air du temps qui veut que la psychiatrie devenue santé mentale s’organise comme un service de médecine aigu ? À Paris, les maires des arrondissements se sont certes opposés à ce projet de transformation-fermeture du CAC. Et un vœu pour le maintien du CAC Ginette Amado rue Garancière a ainsi été voté à l’unanimité le 21 novembre 2025 par le Conseil de Paris. Mais ceux-ci n’ont pas de pouvoir. De fait, c’est la direction de Sainte-Anne, avec la commission médicale d’établissement, qui décide. « C’est l’évolution de la psychiatrie », soutient le docteur Bizac dans la presse.

On en est là. « Il faut se battre », veut y croire Benjamin, mais lui et quelques autres sont bien seuls. Et puis, se battre contre quoi ? Urgence, diagnostic et expertise, puis traitement et retour dans la vie de tous les jours : tel est le nouveau modèle qui n’a rien d’absurde sur le papier, si toute la chaîne de soins suit, si le personnel existe, si les diagnostics servent au patient et non pas simplement à un recueil de données, et enfin, si un traitement existe ou une prise en charge est disponible.

Interrogée, la direction de l’hôpital Sainte-Anne, comme les médecins qui ont en charge ce dossier, refusent de répondre. « On sait bien comment cela va se terminer. Comment comprendre que des gens a priori raisonnables veuillent fermer un lieu qui marchait ? C’est si rare… l’hospitalité », lâche une psychologue qui n’ose même pas dire son nom.

Éric Favereau

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