
C’était il y a cent ans exactement, le 2 février 1926, naissait Ginette Amado. « Madame. Oui, je l’appelais Madame, je ne me voyais ni dire Ginette, ni encore moins Docteur. »
Ginette Amado, donc. Un personnage. Tous l’appelaient ainsi, médecins comme infirmiers. C’était Madame… C’est que l’air de rien, Ginette Amado en imposait. Était-ce son côté grande bourgeoise ? Sa voix ? Son autorité naturelle ? « Diplomate ? Non, je ne dirais pas cela d’elle, mais elle était tolérante », dit celui qui lui a succédé à la tête du premier centre d’accueil et de crise à Champigny, le docteur Vincent Perdigon. « Ce que l’on aimait chez elle ? C’était l’engagement, on se sentait soutenu. Si on s’engageait dans les soins, elle était avec nous, pleinement avec nous. Je pouvais ne pas être d’accord, m’engueuler avec elle, cela ne changeait en rien nos rapports de confiance. On était soutenu, toujours. » Et d’ajouter, comme clé du personnage : « Elle a été marquée par son histoire. Elle assimilait la psychiatrie aux camps de concentration – ce qui n’était pas pleinement mon avis –, mais c’est ainsi, elle s’était engagée très jeune, contre ses parents même, comme infirmière dans l’armée de Leclerc. Et pour elle, tout ce qui était contention, isolement, renvoyait à cette époque barbare. C’était de l’ordre de l’évidence, ni on isolait, ni on attachait. »
Ouvrir les pavillons encore fermés
Dans le monde de la psychiatrie publique de l’après-guerre, Ginette Amado est unique. Il n’y a, en effet pas eu beaucoup de femmes dans cet univers. Certes, Françoise Dolto sera une figure importante, voire essentielle dans le monde analytique, mais cela reste avant tout un univers d’hommes, souvent brillants et courageux, mais… un monde masculin (ce point-là est d’ailleurs assez débattu).
Mais revenons à quelques repères biographiques. Sa famille est d’origine juive alsacienne, son père dirigeait un grand magasin. À 14 ans, premier exil vers le sud de la France, en zone libre, puis vers le Mexique où elle débutera ses études de médecine. À 18 ans, elle s’engage comme volontaire en tant qu’infirmière durant la Seconde Guerre mondiale et rejoint la 2e division blindée du général Leclerc. Son histoire est aussitôt marquée par les camps de concentration, mais aussi par la découverte de la situation d’abandon de milliers de malades dans les asiles psychiatriques. En 1951, elle est interne des hôpitaux psychiatriques de la Seine, et se retrouve ainsi « l’élève », comme on dit dans ce milieu, de Daumezon. Plus tard, autre lieu symbolique, elle est chef de service à l’hôpital psychiatrique de Sotteville-lès-Rouen, lieu emblématique marqué par le passage de Lucien Bonnafé au lendemain de la guerre, où son premier travail sera d’ouvrir les pavillons encore fermés. Puis en 1963, elle devient médecin directeur au centre psychothérapique des Murets, tout nouvel établissement, ayant alors comme secteur Champigny et Saint-Maur.

Plutôt évolutionniste que révolutionnaire
Très vite, on la remarque, on la connaît. Ginette Amado n’est pas là pour « gérer ». Ainsi, elle fait en sorte que son hôpital ne soit pas le déversoir du trop-plein des malades parisiens. Elle s’impose, casse les murs, ouvre des lieux. La rumeur veut que parce qu’elle prend trop d’initiatives et que la rotation des malades y est trop rapide, elle soit menacée du conseil de discipline, la préfecture de la Seine n’arrivant pas à traiter les dossiers d’admissions et de sorties. En octobre 1980, elle vient diriger à Paris, le secteur du VIe arrondissement à l’hôpital Sainte-Anne, où elle prendra sa retraite en 1992.
Voilà pour les dates. Pour le reste, il n’y pas d’écrits ou très peu, Ginette Amado pose des actes essentiellement. Un temps proche du parti communiste, Ginette Amado n’a quasiment pas laissé d’écrits. Elle agit. Elle ne craint pas les conflits. Liée au mouvement de la psychothérapie institutionnelle, elle se montre davantage portée sur la psychiatrie sociale que sur la clinique théorique. Elle est là, présente, avec sa voix un rien masculine, et son tempérament plutôt autoritaire. Ce n’est pas une oratrice, elle ose les changements. Révolutionnaire ? « Je ne suis pas hors-la-loi, a-t-elle dit un jour au Dr Caroli, j’essaye de précéder celle-ci en tenant compte de la société où je vis. Je suis plutôt évolutionniste que révolutionnaire… »
Chez ses patients, elle fait ainsi vivre la mixité hommes-femmes – une innovation à l’époque –, mais développe aussi les soins extrahospitaliers, une politique de soins qui, surtout, proscrit l’enfermement et promet le respect des besoins des patients et une attitude bienveillante des soignants. À son initiative, une association socio-culturelle et sportive est créée avec la participation des patients, ouvre un centre social intramuros qui comportera progressivement une cafétéria, un salon de coiffure, une salle de sports, une bibliothèque, des ateliers d’ergothérapie, autant d’activités qui contribuent au bien-être des patients. En avance, dés 1965, elle met en place une structure de visites à domicile et d’hospitalisations à domicile, et cela avant donc la mise en place officielle de la sectorisation en 1971. « Madame Amado était disponible. Elle connaissait tous ses patients, elle vivait avec chacun d’eux une relation singulière, connaissait leur histoire, leurs souffrances, leurs espoirs », écrit Yves Gigou, infirmier dans son livre Mon métier d’infirmier. Éloge de la psychiatrie de secteur. « Ce qui m’a tout de suite rempli d’aise était sa volonté de faire de la psychiatrie sans lits. À la Queue-en-Brie, elle n’en avait conservé que vingt-cinq ou trente dans chaque pavillon, et toute son action vis-à-vis des patients visait à leur éviter, autant que faire se pouvait, l’hospitalisation. »
En 1978, elle ouvre donc le premier centre d’accueil et de crise à Champigny, avant de partir – elle, la Parisienne habitant le VIIe arrondissement – diriger en 1980 un secteur de psychiatrie à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, dont nous parlerons lors de la prochaine livraison de VIF.
Éric Favereau