
Vieilles et folles… Fous et vieux… C’est un duo délicat, un couple encombrant que l’on se le refile sans trop savoir où mettre l’accent, sur l’âge, sur la folie, sur la démence sénile, voire la maladie d’Alzheimer. Mais est-ce qu’au fond, ces vieilles (vieux) folles (fous) sont une catégorie d’individus que l’on pourrait identifier, classer, répertorier, pour éventuellement inventer des dispositifs pour les prendre en charge ? Ou bien cela renvoie-t-il à une situation singulière de la vie, sans territoire précis, simplement ce moment de la vie où, pour certains, les années qui passent rencontrent la perte du cerveau ?
Deux historiennes ont eu la délicate idée de travailler sur cette question dans un ouvrage, Dernières folies. Elles ont choisi un angle particulier, celui d’explorer les manières dont les troubles psychiques de la vieillesse ont été vécus, interprétés et traités du XIXe siècle aux années 1980. L’une, Marie Derrien, est spécialisée dans l’histoire de la psychiatrie, alors que Mathilde Rossigneux-Méheust l’est plutôt dans l’histoire des institutions de la vieillesse.
Leur ouvrage est passionnant. Il est aussi complexe et/ou frustrant, comme cet objet dont il tente de définir les contours. Et d’ailleurs elles commencent par une histoire, un témoignage. Les lettres d’Alphonse, un homme qui répète : « Je ne suis pas fou… Je ne suis pas un malade imaginaire. Je ne suis pas fou, non et non. » L’homme insiste auprès du directeur de la maison de retraite où il est hébergé. En vain : il est balloté d’un lieu à un autre, transféré dans un hôpital psychiatrique, avant de faire le chemin en sens inverse quelques mois plus tard et de revenir à l’hospice. « Dans la France des années 1960, son parcours dit à la fois le stigmate attaché aux « vieux fous » et l’embarras des institutions face à ces situations », écrivent nos deux historiennes.
Alphonse, en tout cas, ne met jamais son âge en avant. C’est la folie qu’il ne veut pas ; surtout ne pas être étiqueté fou. Vieux, pourquoi pas, mais pas fou. Y aurait-il, en filigrane, une hiérarchie entre les deux ?
Nous avons longuement discuté avec les deux autrices, autour de quelques mots, des repères pour tenter d’appréhender ces situations bien encombrantes.

Bricolage
Marie Derrien : On peut dire que le l’association entre vieillesse et folie apparaît avec la pathologie de démence sénile, définie par le psychiatre Esquirol en 1838. À partir de là, on parle progressivement d’une forme de démence qui serait liée à l’âge. Avant ? Il y avait bien sûr des mots, des expressions que l’on utilisait, comme « tomber en enfance », qui renvoyaient à cette situation. Pour autant, ce n‘est pas parce qu’apparaît une catégorie médicale que l’on apporte des réponses institutionnelles ; il n’y en aura pas avant des années.
Mathilde Rossigneux-Méheust : On montre que très vite, néanmoins on bricole. Il y a des bouts de réponses, petites et très ponctuelles, on réfléchit à des solutions pour cette population. On tente surtout de répondre à des problèmes qualifiés « d’encombrement » dans les asiles, en cherchant des solutions à moindre coût : ces tentatives pour éviter l’enfermement dans des asiles ou dans les hôpitaux psychiatriques ne sont pas pérennisées.
Des colonies familiales
M. D. : Au XIXe siècle, la situation peut se décrire ainsi : le vieillissement au sein de la famille est érigé en idéal dans les discours publics et mourir entouré des siens constituerait la moins mauvaise des fins. Pour autant, une enquête menée en 1869 sur le régime des aliénés éclaire les dilemmes suscités par la prise en charge familiale des vieux déments. Aussi, pour limiter le recours à l’hôpital, des aides matérielles sont attribuées aux proches qui s’occupent d’un malade à domicile. Mais pour les déments séniles déjà internés, le retour au foyer est difficile, jugé même irréaliste. Et c’est dans ce contexte qu’émerge le projet de colonies familiales, inspirées de l’étranger, comme en Belgique et en Écosse
M. R.-M. : Nous sommes alors en 1892, et se met en place une « colonie familiale pour aliénés tranquilles », qui va accueillir soixante-treize femmes qui étaient internées dans des asiles parisiens, à Dun-sur-Auron dans le Cher. L’âge médian de ces femmes est de 72 ans, la plus âgée a 81 ans. Et elles vont vivre auprès de familles qui les accueillent contre rémunération.
C’est alors très novateur, c’est de l’accueil avec des gens qui ne sont pas formés, des femmes souvent âgées elles-mêmes, qui sont de cultures rurales. Assez rapidement, le recrutement va s’élargir, s’étendre aux déments séniles, mais c’est difficile, et l’on va se rendre compte que c’est trop complexe pour les familles d’accueil. Il va y avoir alors un panachage des âges. En 1900, des hommes vont être accueillis avec la création d’une seconde colonie, située à une dizaine de kilomètres, à Ainay-le-Château. Et cela marche, en satisfaisant les contraintes budgétaires du département ainsi que les ambitions thérapeutiques des médecins. En 1903, il y a même une tentative d’ouvrir encore à des vieillards sans troubles mentaux, mais cela ne marche pas trop car peu de volontaires et les seuls qui sont adressés à cette colonie sont les « rebuts des hospices ».

Indifférence de la société et des pouvoirs publics ?
M. R.-M. :On pouvait avoir l’idée, au départ, que tout le monde se désintéressait de ce public-là. En fait, c’est plutôt inexact, on a découvert l’ambivalence des uns et des autres : les hospices ne se débarrassent que rarement de leurs vieux qui deviennent fous, et, dans les asiles, des psychiatres s’y penchent, tentent des aménagements. Ils travaillent sur le sujet en dépit de leurs discours dépréciatifs, ils préconisent des soins spécifiques.
M. D. :On montre que ce n’est pas l’histoire d’un abandon général ou d’une négligence de tous. Il y a des expériences, il y a des travaux, des thèses, ces « dernières folies » ne sont pas certes au cœur de grandes réformes, mais on ne peut pas dire que c’est le désert.
Cette question travaille, de fait, la société française depuis longtemps.
Le vieillissement de la population est une obsession française
Discours catastrophistes
M. D. : Le discours sur le nombre des « vieux » et des « vieilles » qui emboliseraient toute la société n’a rien de nouveau. Autour de la vieillesse, il y a toujours eu une sorte d’inflation langagière ; d’une certaine façon, un discours catastrophiste est là, il a toujours existé. Et il a parfois été instrumentalisé pour induire des politiques publiques.
M. R.-M. : On pourrait dire que le vieillissement de la population est une obsession française. Depuis le XIXe siècle, il y a une peur que feraient ainsi peser les vieux sur la société française.
Dans notre livre, nous avons tenté de détricoter cet argument catastrophiste. Si on prend un peu de recul, les discours sur le nombre, leur poids, la charge, ce discours est donc toujours présent, on l’entend au XIXe : « Qu’est-ce qu’on va faire de tous ces vieux et vieilles ? » Il n’y a pas de places, les familles sont débordées, la société est désarçonnée. Au-delà des chiffres, les représentations sont étonnamment stables…
Vieux-fous ou fous-vieux ?
M. R.-M. : On a commencé par le témoignage d’Alphonse car celui-ci met à distance le fait d’être vieux. Alors qu’être étiqueté fou serait beaucoup plus lourd pour lui – puisque cela suppose un transfert vers une autre institution, l’hôpital psychiatrique, où le régime est malgré tout beaucoup moins libéral qu’à la maison de retraite. On ne conteste pas alors d’être vieux. Mieux, l’âge permet au contraire d’avoir une place dans un hospice, c’est un sésame.
M. D. : Si l’on parle plus de fous que de vieux, c’est aussi parce que cela tient à la matière disponible pour notre recherche ; les historiens peuvent s’emparer des sources de la psychiatrie, qui sont aujourd’hui souvent versées aux archives départementales, inventoriées, rendues disponibles, alors que celles qui concernent les maisons de retraite sont plus rares et moins bien connues.

Des ruptures ?
M. R.-M. : Ce n’est pas une histoire qui marche par grandes ruptures, à part peut-être celle des années 1980. Les premières institutions qui prennent en charge la vieillesse depuis la Révolution française sont une réponse à l’indigence, et l’on crée des lieux pour cela. La question de l’aliénation des vieux n’est pas présente au départ.
Il y a des évolutions, et par exemple il y a des institutions qui changent de vocation, comme la justice des tutelles ; jusqu’en 1960, celle-ci est faite pour protéger les patrimoines et ce n’est qu’après que l’on va penser et élaborer une justice des personnes plutôt que celle des biens. Cela devient une justice gratuite.
M. D. : Dès le XIXe siècle, il n’y a pas que l’asile, on réfléchit à d’autres prises en charge, comme on l’a vu avec les colonies familiales, et cela ne se fait pas seulement par humanisme, mais parce que cela revient très et trop cher d’enfermer. La question du coût est importante pour comprendre comment des expériences se produisent. Il faut trouver des solutions qui permettent de faire des économies. Dans la seconde moitié du XXe siècle, la mise en place des premiers dispensaires change aussi la donne. Ces derniers ne sont pas pensés pour les personnes âgées mais de fait, ils font partie des personnes accueillies.
Quid des souhaits exprimées par les premiers intéressés ?
M. R.-M. :A la fin du XIXe siècle, on assiste à une très forte politisation de la parole des vieux, situation qui se prolonge au début du XXe. À Paris, ce sont des électeurs, il y a une oreille tendue aux doléances des vieux. Des pétitions se font et circulent dans des institutions.
La médicalisation
M. D. : Elle a toujours été présente, et toujours débattue. Le qualificatif de démence sénile est ainsi critiqué dès qu’il apparaît. Comme celui de la maladie d’Alzheimer. C’est déjà perçu comme une étiquette. D’autres vont évoquer la mélancolie comme la maladie la plus fréquemment rencontrée à la vieillesse. D’autres attirent l’attention sur les délires passagers liés à des maladies infectieuses, trop souvent confondus avec la démence.
Ce discours sur la médicalisation a toujours été présent. Un exemple ? Dès le XIXe siècle, les forces de l’ordre ont ainsi très vite utiliser un vocabulaire médical pour décrire ce à quoi elles sont confrontées, usant d’expressions pathologisantes. Il est exact que les regards ont pu évoluer quand les psychiatres ont eu quelque chose à proposer.
« Tout n’est ni blanc ni noir »
« Dernières folies… Ce n’est pas une catégorie, c’est un ensemble d’expériences de la vieillesse. C’est un moment potentiel de la vie, un risque ; cela devient progressivement une catégorie de pensée pour les médecins, de façon institutionnelle avec des circulaires dans les années 60, mais cela se construit depuis le XIXe. C’est lent, c’est difficile car devant cette catégorie qui n’en est pas une, personne n’arrive de fait à en déterminer les contours. Ce n’est pas non plus une population très ciblée, et on ne sait pas qui l’on compte, mais on en parle, et ils sont là, nombreux. Ils vont et viennent. Les vieux qui deviennent fous ne sont pas toujours renvoyés de leurs hospices, il y a des solutions de contention, d’isolement, il y a des réflexions sur le gâtisme, on ne s’en débarrasse pas toujours. De même qu’en amont, on a travaillé sur les signes qui alertent : se perdre, le tapage nocturne, le syndrome de Diogène, etc. Quand ces signes se réunissent et émergent, il y a des alertes, mais on note que ces personnes-là vont rester, longtemps encore, à domicile. De même, les malades qui vieillissent dans l’institution, qui restent, se chronicisent et s’enkystent, ces malades peuvent être catalogués de problématiques, mais ils sont aussi l’archétype du bon patient. Ils sont la mémoire du service. Tout n’est ni blanc ni noir. Ce sont les inadéquats. »
(Marie Derrien & Mathilde Rossigneux-Méheust)