Carte postale de M’bour, près de Dakar

Nous sommes à la grande foire de M’bour, à 80 km de Dakar. Des centaines de stands essentiellement de vêtements pour jeunes, chaussures, sandalettes et mille produits de beauté, crèmes, maquillages. Par conteneurs venant de Chine, des tonnes de tissus se déversent sur fond de musique festive, des concerts aux quatre coins, des stands d’État du genre développement durable. Nous sommes écrasés par les flux de jeunes femmes et hommes à la poursuite de produits « pas cher » : vive la Chine. Il est vrai qu’une paire de chaussure à 5 euros, c’est inespéré ! Des maquillages pour 4 euros, et mieux encore, Instagram et TikTok tractent les publics par de magnifiques vidéos.
Dans cette bringue de fringues, un stand détonne : « Pharmacopée béninoise. Herboriste traditionnelle ». J’interroge le jeune vendeur. Propos mou et vaseux. Il me demande ce que je cherche. J’invente des douleurs dorsales, avec des insomnies et des fantômes nocturnes, mais aussi une toux sèche persistante… Le regard est inquiet, j’en ai trop dit. Point de réponse. Je suis atteint de discrédit. Et passe mon chemin.

J’interroge « à la volée » quelques informateurs que je connais un peu. Je vous livre ce que je comprends. « Il se pourrait bien que les guérisseurs Béninois soient très actifs sur les territoires ouest-africains, très modernes, dans le sens où ils utilisent les réseaux sociaux et circulent plus largement sur toutes les foires. Mais cela ne suffit pas du tout. Il y a un fond sonore à la pharmacopée. Toutes les radios sénégalaises consacrent une heure ou deux par jour à la promotion des guérisseurs qui s’affichent “médecin du corps et de l’âme”. »
En somme, on m’explique que l’exportation des savoirs traditionnels suit les mêmes canaux que les cosmétiques chinoises par conteneurs. D’autres informateurs m’éclairent en disant que la modernité chinoise se marie très bien avec « les traitements africains », de même médecine indienne et médecine locale africaine.

Un tour dans une des rares pharmacie

Petit tour dans une pharmacie. Comment soigne-t-on, si l’on ne vient pas chez vous ? Hésitation. Regard prolongé. Je précise : « la médecine à côté de la pharmacie ». Une armoire au fond de la salle. Voilà les plantes. Indications bouffées de chaleur, prostate, purification du sang, régulateur, douleurs articulaires… Hypertension… des « eaux nobles », dit-il. Les gens viennent car ils n’arrivent pas à voir un médecin, trop cher, trop loin, absent, impossible, et il faut bien se soigner d’une manière ou d’une autre. On trouve toujours un remède. Peu après, je croise un professeur de sociologie que je connais, et lui raconte mon étonnement du stand dit de « Pharmacopée béninoise ». « Ici, on mixte tout dans tous les domaines de la vie », me dit-il. « Dans tous les domaines, médecine incluse. On peut voir un médecin, un pharmacien, un marabout, un deuxième marabout, écouter la radio et suivre les conseils, puis aller dans une église autre que la sienne pour entendre un pasteur guérisseur autoproclamé très convaincant. »

On retrouve les trois grands ressorts que le lecteur connaît déjà : la religion, la médecine, les médias d’État. Mais évidemment, le ressort secret reste celui d’avoir quelques sous ; autrement, on navigue d’auberge en auberge entre les rumeurs et les amitiés, le discours radiophonique et les réseaux sociaux, la très rare consultation médicale et les dires du pharmacien. Et pour cause. Il n’y pas trop de médecins : 1 pour 10 000 habitants au Sénégal, 33 en France.

Jean-François Lae