80 km/h, tu as vu ma tête !

« La santé publique, c’est la santé sans les inégalités », aimait-il à dire. Pendant plus de cinquante ans, Claude Got, décédé en 2023, a été un repère en santé publique. D’abord professeur d’anatomopathologie à l’hôpital Ambroise Paré à Boulogne,il fut à l’origine de la décision sanitaire qui a eu le plus d’impact – près de 750 000 vies sauvées grâce à la limitation de vitesse et au port de la ceinture – et a toujours été à l’interstice entre l’expertise et la décision, mais aussi un scrutateur attentif de son application.
Interrogé par VIF en 2021, il était notamment revenu sur la décision de passer de 90 à 80 km/h dont les savoirs scientifiques avaient démontré l’efficacité mais que les politiques ont volontairement ignorée.

Et maintenant ?
Situation mauvaise. Nous avions eu, pour la première fois, trois années d’accroissement de la mortalité en 2014, 2015 et 2016. Or on sait ce qu’il faut faire : rediminuer la vitesse. Le Premier ministre (Édouard Philippe) est convaincu, son conseiller aussi. La décision de limiter la vitesse à 80km/h sur les routes ne séparant pas les sens de circulation est annoncée par le Premier ministre en janvier 2018 et la réduction de la mortalité est immédiate.
Mais derrière, il y a un beau parleur, Emmanuel Macron, qui se rend à Grand Bourgtheroulde lors des débats aventureux post Gilets jaunes. Nous sommes en janvier 2019, et voilà ce qu’il dit sur la limitation à 80 km/h : « Il faut ensemble que l’on trouve une manière plus intelligente de le mettre en œuvre. Il n’y a pas de dogme », et il appelle les maires à « faire des propositions sur ce dossier qui fait partie du débat. Est-ce qu’on peut faire quelque chose qui soit mieux accepté et plus intelligent ? Sans doute oui », lâche-t-il.

Sans doute a-t-il eu peur, en sachant que près de 60% des radars avaient été vandalisés depuis le début du mouvement des Gilets jaunes.
Peut-être, mais c’est la catastrophe. Et on le sait, quand quelqu’un dit qu’il va falloir faire preuve d’intelligence, cela veut dire qu’il ne sait pas encore ce qu’il va faire. C’est le pire qui est choisi, et son ministre Sébastien Lecornu, alors chargé des collectivités territoriales, le pousse à la faute.

L’administration devient lâche et ne s’oppose pas aux décisions


Et après ?
Nous sommes entrés dans une période incohérente, bizarre, face à une succession de débilités décisionnelles dépourvue de limites, inimaginables il y a quarante ans. J’ai eu à travailler avec des administrations dont les compétences étaient reconnues. Elles étaient plus fortes et les directeurs avaient une plus grande marge de manœuvre. Ils pouvaient convaincre les ministres avec l’aide des parlementaires qui étaient également mieux respectés et entendus. Aujourd’hui, l’administration cause, elle cause même beaucoup, comme n’importe qui dans les réseaux prétendument sociaux, mais elle est affaiblie. Elle devient lâche et ne s’oppose pas aux décisions. Le facteur important est l’évolution progressive vers un déséquilibre entre le rôle des politiques et de l’administration, lié en partie à l’inflation du rôle des conseillers techniques.

On a le sentiment d’une administration étouffante, d’une bureaucratie qui décide de tout.
Non, ce n’est pas là où se trouve le blocage. On a un président très intelligent, mais débile en termes décisionnels dans le domaine de la sécurité routière.

Revenons à la critique que vous faites aujourd’hui de l’administration et du politique.
Nous souffrons d’une technocratie qui intègre une « décidocratie ». On associe la peur de décider et la mauvaise décision quand on passe à l’acte. Il faut se garder de croire que parce que l’on a la connaissance, on a la capacité de décider. La mode, aujourd’hui, est de mettre en avant l’acceptabilité sociale. On connaît les bonnes décisions mais on a peur, on hésite, on ne sait pas les appliquer, alors on recule. Pour les 80 km/h, on a une idée (faire plaisir aux Gilets jaunes), et on va se retrancher derrière l‘usage de cette notion d’acceptation sociale pour justifier une faiblesse décisionnelle. Rien ne se passe, c’est un facteur d’immobilisme social. Et on le voit encore avec le Covid… Nous sommes dans une période qui oublie la notion de synthèse associant un ensemble de mots clés que je place souvent en tête de mes écrits. Elle n’est jamais réussie quand une personne la construit seule. La gestion publique impose de réunir des connaissances et le résultat doit être cohérent et structuré. C’est l’inverse de la procédure du chercheur qui a pour but de comprendre. Quand le président de la République permet de remonter la vitesse, il programme la mort car le facteur de risque dominant est le trafic, ce n’est pas la route. Les meilleures autoroutes réduisent leur accidentalité si l’on réduit leur vitesse et elles l’accroissent si la vitesse est augmentée. Pompidou avait fini par l’accepter en 1972. Nous sommes à nouveau dans un blocage décisionnel.

Pourquoi ?
Ce ne sont pas tant les décisions qui posent problème, mais les capacités à les appliquer. Lors de la première vague du Covid, au printemps 2020, ce fut patent avec la question des masques. Nous n’en avions pas assez, il fallait être franc et le dire, et demander à tout le monde de s’en fabriquer un, au lieu de d’infantiliser les gens et de leur mentir.
En hiver 2020, nous étions de nouveau dans des situations difficiles, nous n’avons pas été complètement mauvais, mais on n’a pas fait le maximum que l’on pouvait faire. J’avais écrit, avant l’été : « Nous sommes maintenant dans une période de croissance plus lente de l’épidémie, sans que nous puissions être assurés de son contrôle. Nous allons être confrontés, comme dans les mois passés, à des retards décisionnels dont les conséquences peuvent être importantes. La période des recommandations est dépassée. L’organisation sélective des dépistages, le port obligatoire et permanent des masques, l’interdiction des réunions dépassant un nombre défini en fonction de l’évolution du nombre de personnes atteintes doivent devenir des obligations et non des mesures verbales. »

La santé publique va-t-elle mieux aujourd’hui ?
Pour en parler, oui nul doute, on en parle partout. Mais cela reste du discours. Nous sommes dans une période où l’on peut affirmer n’importe quoi sans opposition argumentée. Nous avons deux carences manifestes dans notre organisation de la transmission des connaissances. Les trois dispositifs d’évaluation ont tous été supprimés, la dernière était l’évaluation du dispositif de contrôle et de sanctions en 2001. Elle avait défini des carences évidentes et contribué à définir les décisions de la réforme Chirac en 2002. Le second dispositif indispensable concerne la lutte contre le mensonge. Les propos qui sont rendus publics doivent être identifiables pour permettre des analyses publiées par des structures compétentes. La liberté de parole doit permettre la contestation. Il faut lutter contre les faussaires. J’ai été une seule fois devant un tribunal pour avoir affirmé qu’un journaliste était un menteur. Le risque était de dire qu’il ne s’agissait pas seulement d’une erreur, mais d’un mensonge volontaire. Le jugement était précis : « Le prévenu pouvait affirmer comme il l’a fait que les erreurs factuelles ou de raisonnement qu’il dénonçait relevaient d’une volonté délibérée de l’auteur de travestir la vérité et de tromper le lecteur. »

Nous sommes dans un épisode où le débile décisionnel domine

En 1988, lorsque vous vous êtes occupé de bâtir la loi Evin pour limiter la publicité sur l’alcool et le tabac, il y a aussi eu beaucoup de fake news et de puissants lobbies.
Mais chacun était à sa place. Il y avait des publicitaires très actifs, mais les rapports étaient clairs. Le Parlement avait alors un poids, ce qu’il n’a plus, et le Parlement a bien fait son travail. C’était comme pour l’IVG, les questions de santé publique dépassaient les clivages politiques. Des gens de bords différents se retrouvaient. Le Parlement existait, et les députés pouvaient se mettre d’accord sur des sujets de société.
Maintenant, on a des propos incohérents à tous les niveaux, et des gens qui n’osent plus parler parce qu’ils sont assaillis de flots de critiques émises par n’importe qui… Nous sommes dans un épisode où le débile décisionnel domine. Quand vous avez des gens qui nient la réalité en disant « ce n’est pas vrai », que voulez-vous faire ? Une fois, cela va, mais quand c’est répété des dizaines de fois… Avec le Covid, reconnaissons néanmoins que tout est plus complexe, mais on aurait pu aller plus vite et mieux. Je reprends cet exemple : il était possible de donner à tous la responsabilité de se construire un masque, les tissus à utiliser et les formes ont été diffusées très tôt.

VIF