Aide médicale d’État, où est le problème ?

L’Aide médicale d’État (AME)1 est au centre d’affrontements politiques où l’extrême droite et parfois la droite mettent en avant « l’injustice » que l’argent public finance la santé de personnes entrées illégalement sur le territoire français, et surtout « l’appel d’air » qu’elle engendrerait par le « laxisme » incitant des migrants à venir en France pour se faire soigner. Pour l’extrême droite, la fermeté absolue imposerait la suppression pure et simple de l’AME ou son remplacement par une Aide médicale d’urgence (AMU) limitée aux cas où le pronostic vital est engagé.
Quant à la gauche, à côté de l’argument humanitaire et éthique, elle avance les bénéfices en termes de santé publique de ce financement permettant des prises en charge précoces et donc moins onéreuses pour la collectivité. Par ailleurs, laisser un grand nombre de personnes sans soins représenterait notamment un risque majeur de propagation de maladies infectieuses comme la tuberculose.
Les débats tournent en boucle, la doctrine politique prévalant avant tout sur un regard scientifique sourcé.

Retour sur quelques données solides, issues de différents rapports (celui de Claude Évin et de Patrick Stefanini, mais aussi celui du Sénat, de l’Assemblée et de la Cour des comptes, de l’Agence technique de l’information sur l’hospitalisation) et de l’IA pour la recherche documentaire.

Ce que disent les données « macro » qui, finalement, sont convergentes

L’AME, ce sont 465 000 personnes fin 2024 versus 280 00 dix ans plus tôt. Cette augmentation est corrélée à celle des dépenses, en hausse de 65% sur dix ans et atteignant 1,35 milliard d’euros (soit 0,5% des dépenses globales de l’Assurance maladie).
En sachant que même lorsque les crédits ouverts au budget sont épuisés, les droits restent ouverts. L’Assurance maladie avance alors les frais et l’État doit ensuite rembourser. À titre d’exemple, en 2025, le dépassement par rapport aux crédits votés a été de 214 millions d’euros, selon la Cour des comptes.
L’augmentation est donc certaine, mais ces données permettent-elles de conclure que cette dépense est « excessive » ou liée à des « abus » ? La dépense moyenne de soins par bénéficiaire de l’AME était de 2 699 euros en 2024, contre 3 659 euros pour la population générale couverte, dernière donnée disponible pour 2023. L’AME représente donc une dépense importante en valeur absolue, mais la comparaison liminaire par bénéficiaires infirme le propos d’une population consommant massivement les ressources médicales.

S’appuyant sur cette évolution, que disent les détracteurs de l’AME ? 

Lors de l’examen du budget 2026, le Rassemblement national a défendu une réduction de plus de 805 millions d’euros des crédits de l’AME, soit environ deux tiers des crédits prévus, dans la logique d’un remplacement du dispositif par une aide médicale d’urgence. À l’inverse, le gouvernement a retenu pour 2026 une enveloppe prévisionnelle de 1,137 milliard d’euros pour l’AME de droit commun, tout en annonçant des mesures de maîtrise et de contrôle inspirées notamment des recommandations Évin-Stefanini.

Et les données médicalisées ?

Le rapport Évin-Stefanini identifiait parmi les pathologies importantes prises en charge par l’AME le diabète, les insuffisances rénale ou cardiaque, et certaines maladies inflammatoires chroniques générant notamment des séances de prises en charge à l’hôpital.
En 2022, pour les 50 399 « séances hospitalières » (Attention : il peut y avoir plusieurs séances pour un même patient) :
– 56% concernaient la dialyse rénale (27 263 séances), correspondant à 1,6% des séances « France entière » ;
– 29% la chimiothérapie (1% de l’ensemble des séances) ;
– 13% la radiothérapie (soit 3% de l’ensemble).

Zoomons sur l’insuffisance rénale pour essayer d’y voir mieux.
Entre 2017 et 2023, les séances de dialyse ont progressé de 65%. Les détracteurs de l’AME notent que ses bénéficiaires sont une population relativement jeune (en 2022, 70% avaient moins de 40 ans et 25% étaient mineurs). Pourquoi cette population statistiquement relativement jeune génère-t-elle une part notable de soins lourds ? Comment expliquer l’importance de soins de type dialyse pour pathologie rénale dans ce groupe de patients ?
Pour répondre, il faut compléter et dire que la part des bénéficiaires de plus de 60 ans a, elle, progressé beaucoup plus rapidement que la tranche 18-59 ans. Par exemple, en 2023, le nombre de patients dialysés étaient répartis ainsi :
– 15-34 ans : 1 200
– 35-54 ans : 6 200
– 55-64 ans : 8 000
– 65-74 ans : 13 700
– 75 ans et plus : 20 400

Une courbe démographique qui rend donc infondé l’argument de l’abus de prise en charge par de jeunes bénéficiaires.

L’argument de « l’appel d’air »

Une partie de la droite et le Rassemblement national défendent depuis plusieurs années l’idée que l’AME pourrait constituer un facteur d’attractivité de la France pour l’immigration irrégulière. Dans une question écrite à l’Assemblée nationale renouvelée en septembre 2026, un député RN reprend explicitement cette interprétation et demande au gouvernement d’envisager la suppression de l’AME ou son remplacement par une aide médicale d’urgence. Le rapport Évin-Stefanini aboutit à une conclusion différente : l’AME n’apparaît pas comme un facteur d’attractivité pour à l’immigration, même si elle peut contribuer, une fois la personne arrivée en France, au maintien dans une situation irrégulière lorsque l’AME constitue parfois son seul droit.
Sur ce point, les données disponibles ne permettent pas de transformer une hypothèse politique en fait scientifique.

La fraude : un problème réel, mais d’une autre nature

Les données ne disent pas que l’AME fonctionne parfaitement. Le débat politique peut porter effectivement sur le contrôle de l’accès au dispositif. Évin et Stefanini recommandent notamment de renforcer la vérification de l’identité et des conditions d’accès, d’améliorer les contrôles des dossiers, de mieux analyser les bénéficiaires et les plus gros consommateurs, et de donner davantage de moyens aux caisses d’Assurance maladie.

Le rapport de la commission des finances du Sénat publié en juillet 2025 a d’ailleurs repris plusieurs de ces propositions : vérification renforcée de l’identité, contrôle des ressources, limitation de certains droits des ayants droit majeurs, exclusion dans certains cas liés à l’ordre public, et extension de l’accord préalable pour certains soins.

AME/ AMU : un débat de santé publique

Une personne qui ne peut plus accéder à certains soins chroniques ou programmés peut différer sa consultation, interrompre un traitement ou arriver à l’hôpital dans une situation plus grave. Le rapport Évin-Stefanini avait précisément examiné cette hypothèse et identifié des risques liés au remplacement de l’AME par une aide médicale d’urgence. « Une politique conçue pour réduire une dépense précoce peut déplacer la dépense vers l’hôpital et les situations d’urgence. »
C’est particulièrement important pour les pathologies chroniques. Un diabète suivi régulièrement n’a pas le même coût sanitaire qu’un diabète découvert tardivement avec complications. Une insuffisance rénale surveillée n’a pas le même parcours qu’une insuffisance rénale arrivée au stade de la dialyse. Une tumeur traitée précocement ne représente pas le même parcours de soins qu’un cancer diagnostiqué tardivement.
Les données disponibles sur l’AME montrent justement l’importance de ces prises en charge lourdes.

Et au final…

Le rapport Évin-Stefanini ne propose ni l’immobilisme ni la suppression de l’AME. Il ouvre une troisième voie : conserver un dispositif sanitaire, mais mieux contrôlé, mieux documenté et davantage orienté vers la prévention et la pertinence des soins.
Car il manque une analyse plus fine des pathologies les plus visibles, et des données détaillées sur la démographie les pathologies.
Enfin, on doit souligner qu’en multipliant les conditions d’accessibilité à la prise en charge par l’AME, tout est fait pour que la personne qui pourrait en bénéficier rechigne à le demander.
C’est le fameux non-recours, qui est particulièrement peu documenté, et qui engendre potentiellement perte de chance et risque en termes de santé publique.

François Aubart

1) L’AME a été créée en 2000 pour « garantir l’accès aux soins de santé aux personnes étrangères résidant en France de manière irrégulière et stable (au moins 3 mois de résidence consécutive) ».