
Chez soi ou en en institution ? La question du lieu de vie pour la dernière partie de notre existence n’est pas nouvelle. À la fin du XIXe siècle, les pouvoirs publics comme les chercheurs se la posaient déjà s’agissant des plus pauvres. Dès 1905, la loi sur l’assistance confie ce rôle aux communes. On établit des listes, les membres du conseil municipal votent pour leurs pauvres vieux. Auparavant, la réflexion allait bon train, comme l’ont montré les travaux de Mathilde Rossigneux et de Christophe Capuano.
Ces réflexions sur l’assistance, à domicile ou en hospice, révèlent aussi, dès cette fin de XIXe siècle, que la vieillesse n’est pas qu’une histoire de précaires. Ainsi, le juriste Robert Guyot d’Amfreville, dans sa thèse sur les formes de secours à domicile à Paris, met-il en évidence la naissance des maisons de retraite. Bien qu’il estime que ce n’est pas l’affaire de l’Assistance publique, l’idée commence à faire son chemin…
Philippe Artières
Des secours à domicile dans Paris
(Robert Guyot d’Amfreville)

« Passons pour l’instant sur les difficultés budgétaires, admettons qu’on puisse organiser des hôpitaux assez vastes pour y recueillir tous les vieillards et infirmes, ou bien leur donner à tous des pensions représentatives de séjour à l’hospice ; en présence de ces deux moyens, que par hypothèse nous supposons aussi faciles à réaliser l’un que l’autre, lequel faut-il adopter ?
L’hospitalisation a le défaut capital de déprimer l’esprit de l’assisté, de lui enlever toute énergie morale et tout esprit d’épargne et de prévoyance. À l’hospice, c’est l’oisiveté assurée, sinon peut-être immédiatement, car on pourrait, tant qu’ils en sont capables, astreindre les vieillards à quelque travail en rapport avec leur âge et leur état de santé, mais en tous cas dans un avenir plus ou moins prochain. Et puis surtout, c’est la ruine de l’idée de famille : on sépare ainsi le mari et la femme, et on peut les placer dans des établissements différents. « Il semble, dit une circulaire ministérielle, que jusqu’ici on n’ait cherché d’autre remède à cette situation que l’augmentation des lits d’hospice. À la vérité, on ne peut contester l’utilité des hospices : dans les grands centres, ils seront toujours une nécessité d’ordre public et d’humanité. Mais on ne saurait méconnaître que, le plus souvent, l’admission des vieillards dans un établissement hospitalier relâche, s’il ne les détruit pas, les liens de la famille. Il déshabitue les enfants du devoir de nourrir ou de soigner leurs parents vieux et infirmes ; les parents eux-mêmes, dans la pensée d’enlever une charge à leurs enfants, finissent par considérer l’hospice comme un asile où il est naturel d’aller terminer ses jours ; souvent même avant l’âge, l’individu encore apte au travail simule ou exagère des infirmités pour obtenir son admission. »
L’hospice pour les vieillards, et pour leur famille en effet, c’est l’idéal rêvé, plus d’assistance familiale, plus de prévoyance, il y a toujours là un asile où la vie est assurée ! Tous les jours on entend dire aux ouvriers qui dépensent leur salaire en boisson ou en tabac : « Quand je serai vieux ou incapable de travailler j’irai à l’hospice. » Et puisqu’il en est ainsi, pourquoi nourriraient-ils leurs parents trop âgés ? Que la Société donne à ceux qui ne peuvent plus
travailler utilement une assistance efficace, nous ne le contestons pas. Mais est-ce que l’hospitalisation, qui détruit ou relâche les liens de famille, qui en tous cas anéantit l’idée de prévoyance, répond bien aux nécessités pratiques ? Et faut-il approuver le principe de ce mode de secours ? Nous ne le pensons pas. Exceptionnellement, quand nous serons en présence de vieillards ou d’infirmes sans famille, ou d’individus auxquels leurs parents trop pauvres ne sauraient venir en aide, l’hospitalisation s’impose, mais c’est seulement dans ces limites que nous croyons devoir l’admettre.
Ce qu’il faut, c’est trouver un mode de secours, tel que les assistés alors qu’ils sont valides n’abandonnent pas toute idée de prévoyance et que leur famille ne se croie pas à leur égard déchargée de la dette alimentaire, en d’autres termes un secours qui, ajouté aux économies et aux ressources de la famille, pourra permettre au vieillard ou à l’infirme de vivre sans être réduit à la mendicité.
Or, toutes ces conditions nous paraissent plutôt remplies dans les cas ordinaires, par le « secours de séjour représentatif à l’hospice ». Il y a bien une objection, que nous allons rendre encore plus pressante à propos du traitement des malades à domicile. Tous ces vieillards habitant dans les quartiers pauvres de Paris, dans des maisons où les conditions d’hygiène sont déplorables, ne pourrait-on songer à les envoyer à la campagne dans des familles qui se chargeraient de les entretenir, moyennant une somme équivalente à la pension de secours ? Il y aurait là en quelque sorte une assistance mixte, à la fois secours en nature et en argent, qui théoriquement nous paraît répondre à toutes les nécessités. Malheureusement, il faut compter avec les assistés. Consentiront-ils à quitter Paris et à aller habiter un pays où rien ne les attache ?
On a cité au Conseil municipal l’exemple de la Colonie d’aliénés de Dun-sur-Auron. Mais si le nom d’assistance familiale est applicable dans les deux cas, il existe entre l’une et l’autre une différence capitale : les aliénés sont envoyés d’office à Dun-sur-Auron sans leur consentement, tandis qu’on ne saurait se passer de celui du vieillard pour l’envoyer en province. Et puis, en admettant même que les assistés veuillent bien abandonner Paris, trouvera-t-on des familles disposées à garder, sous leur responsabilité, pour une somme très minime, des vieillards et des infirmes ? D’ailleurs, comment organiser la surveillance et le contrôle ? Faudra-t-il créer pour ces vieillards une surveillance analogue à celle qui s’exerce sur les enfants assistés, et par là même grever le budget de l’Assistance, sans profit pour les malheureux à secourir ?
Pratiquement il faudrait admettre un hospice établi à la campagne, mais c’est revenir à l’hospitalisation, avec tous ses inconvénients. Sans doute cette création d’hospices suburbains réunissant toutes les conditions d’hygiène réclamées aujourd’hui par la science, mérite d’être encouragée, mais seulement pour les cas exceptionnels où l’hospitalisation doit, à notre avis, être admise.
Il existe bien à Paris un autre mode de secours qui se rapproche quelque peu de l’hospitalisation, nous voulons parler de l’institution des maisons de retraite. Ce sont des établissements où se retirent, moyennant une rétribution plus ou moins élevée, des gens qui ne sont ni des rentiers, ni des miséreux, mais que la plus sage prévoyance n’a pu sauver de l’indigence. Le secours que représente le séjour à la maison de retraite leur permet de vivre avec ce qu’ils ont pu économiser peu à peu pour assurer leur vieillesse.
L’Assistance publique possède plusieurs établissements de ce genre. Malheureusement, le nombre de lits y est insuffisant, et ce n’est guère, à notre avis, que la bienfaisance privée qui peut mettre en pratique cette institution. Quoi qu’il en soit, ceux qui entrent là sont ou des gens mariés, ou des individus sans famille. D’autre part, ils sont obligés de verser une certaine somme, ce ne sont donc pas à proprement parler des indigents, et théoriquement, ce n’est pas à l’Assistance publique à s’occuper d’eux. Certes, nous ne prétendons pas qu’il faille séparer les ménages et quand nous serons en présence des cas exceptionnels d’hospitalisation, nous ne voyons pas pourquoi le mari et la femme ne pourraient pas séjourner ensemble à l’hospice. Ce que nous voulons dire, c’est que le budget de l’Assistance doit être consacré avant tout aux véritables indigents, qui n’ont plus aucune ressource. Nous ne saurions blâmer l’Assistance publique de s’intéresser aux maisons de retraite, d’autant plus que la plupart d’entre elles ont été établies par des fondations, mais elles ne peuvent être qu’une sorte de modèle pour la bienfaisance privée de qui ressortissent ces demi-indigents.
Un certain nombre de maisons payantes, qui dépendent de l’Assistance publique, sont destinées aux vieillards. Ce sont :
1° La maison de retraite de la Rochefoucauld : 222 pensionnaires. Pension annuelle : 250 francs.
2° L’asile Chardon-Lagache : 150 lits. Pension : 500 francs, 700 francs, 1 300 francs, suivant les classes.
3° Sainte-Périne : 296 lits. Pension : 1 400 francs.
4° Maison de retraite des ménages à Issy : 1 387 lits. Pension de 200 francs à 300 francs.
[…] La plupart de ces hospices contiennent aussi des lits où les vieillards sont reçus gratuitement : beaucoup sont dus à des fondations privées. Les conditions d’entrée, de pension, sont différentes dans chacun d’eux. »
Des secours à domicile dans Paris, Robert Guyot d’Amfreville
(Thèse Université de Paris. Faculté de droit et des sciences économiques, Faculté de droit, 1899)
Section I. Secours actuellement distribués §2. Valeur des secours distribués aux différentes catégories de malheureux. Les vieillards. (pp. 78-89)