Paroles de docteur

François Tosquelles

François Tosquelles, autoportrait (exposition aux Abattoirs, Toulouse)

François Tosquelles est aussi étonnant que sa pratique a été fine. Il fait partie de ces très grands cliniciens qui ont traversé le XXe siècle. Il a supporté les guerres et l’exil, les murs de l’asile, comme ceux de la folie. Un parcours magnifique, fait d’audaces et d’hospitalités, qui a bouleversé la psychiatrie de l’après-guerre.
Événement peu fréquent, c’est ce parcours que dessine l’exposition qui se tient aux Abattoirs de Toulouse, avec ses étapes, ses frontières, l’effervescence de la Catalogne de l’entre-deux-guerres, puis la guerre civile, les camps, les hôpitaux, la résistance, l’émergence de l’Art brut dont Tosquelles fut autant un acteur décisif (avec Dubuffet) qu’un farouche sceptique. Au point d’avoir catalogué Dubuffet « d’esthète », ce qui dans ses mots n’était pas un compliment au regard des mystères douloureux de la folie.

L’homme était petit, une allure anodine, des habits tristounets, une moustache légère et un accent prononcé. Très vite, il a fait le constat qu’il fallait autant soigner les institutions que les malades. Voici quelques extraits de ses propos, certains repris du catalogue de l’expo, d’autres du livre Soigner les institutions, où Joana Maso a regroupé des textes du psychiatre catalan.

Le psychiatre

François Tosquelles (exposition aux Abattoirs, Toulouse)

« Cela devait être en 1931, je n’avais pas fini ma médecine. Dali m’a regardé avec son mépris extraordinaire, comme ça : “Psychiatre ? Comment ça se mange avec une cuillère ou avec une fourchette ?” J’ai répondu que ça se mange avec les doigts. Cela ne fait pas rire en français, mais en catalan, oui. Parce que les doigts, c’est le même mot que pour les dits. Les dits, c’est les doigts et le dire. Je lui ai répondu que le psychiatre se mange avec les doigts ou avec le dire ou le dit. Simple jeu de mots ? Tant que l’homme n’a pas les choses en main, il n’a rien dans la tête. Tout l’homme, c’est d’avoir une main dans la tête… » (Entretien avec Pollack, Sivadon et Pain, 1986) 

L’étranger

« J’ai toujours eu une théorie : un psychiatre, pour être un bon psychiatre, doit être étranger ou faire semblant d’être étranger. Ainsi, ce n’est pas une coquetterie de ma part de parler si mal le français. Il faut que le malade – ou le type normal – fasse un effort certain pour me comprendre ; ils sont donc obligés de traduire et prennent à mon égard une position active. »

La déconniatrie

François Tosquelles (exposition aux Abattoirs, Toulouse)

« Ce qui caractérise la psychanalyse, c’est qu’il faut l’inventer. L’individu ne se rappelle de rien. On l’autorise à déconner. On lui dit : “Déconne, déconne mon petit ! Ça s’appelle associer. Ici personne ne te juge, tu peux déconner à ton aise.” Moi, la psychiatrie, je l’appelle la déconniatrie. Mais, pendant que le patient déconne, qu’est-ce que je fais ? Dans le silence ou en intervenant – mais surtout dans le silence –, je déconne à mon tour. »
(François Tosquelles dans François Tosquelles. Une politique de la folie, réalisé par François Pain, Danièle Sivadon et Jean-Claude Polack, 1989)

« Quand on évoque le passé, parfois on est misérabiliste, cependant tout le monde doit faire le point de sa vie un jour, même si l’histoire est toujours déformée. La sincérité est peut-être le pire des vices.
Dans le silence, j’écoute les associations, les déconnages, je déconne à mon tour avec mes souvenirs personnels. Je remplis mon ventre, et de temps en temps je produis une petite interprétation.
»

L’asile

« Le mot asile est très bon, je préfère le mot asile à celui d’hôpital psychiatrique. On ne sait pas ce que cela signifie, hôpital psychiatrique. Asile veut dire que quelqu’un peut s’y réfugier ou que l’on l’y réfugie par force. Gentils a dit que les murs de l’asile, chacun les porte à l’intérieur de soi. C’est comme un écart protecteur, le clivage de Melanie Klein. Ainsi les murs protégeaient les malades des méfaits de la société. »

Le pèlerin

Exposition aux Abattoirs, Toulouse

« L’homme est un type qui va d’un espace à l’autre. Il ne peut rester tout le temps dans le même espace. C’est-à-dire que l’homme est toujours pèlerin, un type qui va ailleurs. L’important, c’est ce trajet. »

Pilule

« À Saint-Alban, il n’y avait pas un seul malade agité en 1950, bien que l’on n’utilisait aucun médicament contre l’agitation. Malheureusement, entre 1950 et 1960, ils ont découvert ce que l’on appelle les tranquillisants, ou quelque chose comme ça. À partir de ce moment-là, les psychiatres ont dit : “Chouette ! On n’a plus besoin de se préoccuper de la relation, du narcissisme, de l’érotisme, du filet en quelque sorte. Il suffit de donner la pilule.” Ils sont tombés dans le piège, bien volontiers. Ils étaient contents. Maintenant grâce aux tranquillisants, on pourra avoir des rapports avec la « personne » du malade, et on pourra parler comme à l’école “Allez à droite, allez à gauche, allez en haut !”. Enfin, c’était faire le berger à coups de bâton. » (« Une politique de la folie », dans la revue Chimère, en 1991)

Le fou

« Si l’homme n’est pas fou, c’est qu’il n’est rien. Le problème, c’est de savoir comment il soigne sa folie… Ce qui ne veut pas dire que l’on va vous foutre à l’hôpital psychiatrique. Parce que les fous qu’on met dans les hôpitaux psychiatriques, c’est des types qui ratent leur folie…
C’est clair, ça ? C’est le destin de la folie qui est l’essence de l’homme. Si un type rate sa propre folie, si tout le monde et lui-même, il dénie sa folie – c’est la fonction du déni, dans la dénégation de Lacan ou de Freud –, alors à partir de ce moment-là, c’est foutu, c’est zéro quoi…
 » (Propos tenus à Cécile Hamsy, en octobre 1985).

« La Déconniatrie : art, exil et psychiatrie autour de François Tosquelles », exposition jusqu’au 6 mars 2022 aux Abattoirs de Toulouse

François Tosquelles. Soigner les institutions, Joana Maso, éditions L’arachnéen