
Les municipales, l’occasion de discuter des problèmes de santé et, par exemple, et de s’interroger sur comment prendre en charge les usagers de drogue dans la ville… On pourrait le croire, l’espérer même. Or à quelques semaines des élections, c’est l’inverse qui se passe. Ou plus exactement, les usagers sont devenus comme un prétexte pour s’opposer entre candidats, marquer sa différence et, bien sûr, jouer à fond la carte de la sécurité.
On l’a vu récemment à Marseille où des conflits ont resurgi autour de la question d’ouvrir ou pas une salle de consommation. Le ministère de la Santé a eu beau rendre public le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) sur cette question « Les haltes soins addictions (HSA) – un dispositif expérimenté depuis 2016 pour réduire les nuisances liées à la consommation de stupéfiants dans l’espace public », dont la conclusion était claire : « La mission recommande de pérenniser les HSA en les inscrivant dans le droit commun afin de prévoir, en droit, la possibilité d’ouvrir de nouveaux espaces de consommation supervisée, dont l’opportunité devra être appréciée, au cas par cas tenant à la fois à la qualité du diagnostic préalable et aux modalités du projet. »
Position sage. Et pourtant, rien n’y fait, c’est reparti comme un disque rayé. Et cette question, relevant de la santé publique, est redevenue un objet de polémique. Le dernier épisode étant la lettre envoyée par l’ancien ministre Thomas Cazeneuve, candidat à la mairie de Bordeaux, au maire actuel, lettre qu’il a aussitôt rendue publique, comme argument de campagne, cela va sans dire. La voici in extenso.
« Monsieur le Maire,
Depuis de longs mois, les riverains du quartier Saint-Paul vous alertent et nous alertent sur une situation devenue insoutenable, posant la question de la salubrité et de la sécurité publiques en journée et en soirée, autour du Palais des Sports notamment, fréquenté par un public jeune, et à proximité de l’école Paul Bert.
Consommation de crack en plein jour et à la vue de tous, seringues au sol, échauffourées entre personnes marginalisées, chiens agressifs ou maltraités, dégradation de la propreté des lieux, etc. La mobilisation continue de ces riverains est l’expression d’une situation grave et d’un sentiment d’abandon qui ne peuvent plus être ignorés.
Personne ne conteste l’impératif de santé publique que représente l’accompagnement des publics vulnérables. Mais la solidarité ne saurait servir de blanc-seing à l’abandon d’un quartier. Elle ne peut s’exercer au détriment durable de la sécurité et de la salubrité d’un quartier commerçant et densément habité, fréquenté par des familles et des enfants, au cœur de notre Ville.
Le maintien du Caarud (1), opéré par « La Case » rue Saint-James, au sein de ce quartier, constitue aujourd’hui une erreur manifeste d’appréciation. Cette localisation n’est plus adaptée ni aux riverains, ni aux usagers, ni aux professionnels de santé qui y travaillent.
Face à cette impasse, deux décisions s’imposent désormais. La première est l’engagement clair et irréversible du déménagement du site vers un environnement hospitalier ou assimilé. C’est la seule option permettant d’assurer un encadrement médical renforcé, une prise en charge digne des publics concernés et une cohabitation apaisée avec les habitants. D’autres métropoles ont fait ce choix de responsabilité ; Bordeaux ne peut plus s’y soustraire.
La seconde est la transparence totale sur le cadre juridique et le calendrier d’autorisation du site. Les Caarud sont autorisés pour une durée de quinze ans. Le flou persistant autour de la date de délivrance initiale de l’autorisation de « La Case » est préoccupant. Il vous appartient de clarifier ce point sans délai, afin d’éviter qu’un renouvellement tacite ne vienne verrouiller la situation pour une nouvelle décennie, au mépris des problèmes identifiés et de l’exaspération citoyenne.
Je saisis également Madame Stéphanie Rist, ministre chargée de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, afin d’interroger les autorités de santé sur la pérennité de cette implantation, et d’examiner les voies d’une relocalisation sécurisée sous l’égide de l’État.
Au-delà de ce cas précis, cette crise appelle un changement de méthode. Il est impératif de réunir les professionnels de santé, les forces de sécurité et les représentants des riverains, non pour des concertations de façade, mais pour repenser en amont la carte des dispositifs de prise en charge, dans une logique de responsabilité, de transparence et d’anticipation.
Les Bordelais n’attendent ni des postures, ni des réunions sans lendemain. Ils attendent du courage politique, de la clarté et une action rapide. Il vous appartient d’assumer pleinement vos responsabilités dans l’intérêt de tous les habitants.
Je vous remercie par avance de l’attention que vous porterez à ce courrier et des suites que vous pourrez y apporter. Je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, l’expression de mes salutations distinguées. »
Voilà. Des mots pour se positionner. Mais est-ce la bonne façon de résoudre les choses ? D’autant qu’il s’agit de fermer le centre pour le transférer au CHU, ce qui casserait une structure assez exemplaire. Bref, cacher pour ne plus voir. En écho, à Marseille, à Strasbourg, à Paris aussi, bref, dans toutes les villes où se pose la question de l’ouverture ou du maintien de ces lieux, c’est le silence : les équipes, qui tentent tant bien que mal de gérer des situations souvent délicates, se taisent. Surtout ne rien dire, baisser la tête, et donc laisser le temps de l’élection passer car il n’y a que des coups à prendre. Les « toxicos » devenant les figures publiques de l’insécurité ou de l’incivilité.
Ce que confirme Bertrand Lebeau, personnage historique de la réduction des risques et des politiques de substitution. « Oui, il ne faut pas trop en parler, surtout des haltes soins addictions. » Et d’insister : « Rappelons-nous, il a fallu trente ans pour qu’un dispositif qui existait en Suisse soit ouvert en France. Puis on a pensé qu’après l’ouverture du lieu à Paris, collé à l’hôpital Lariboisière, la France allait s’engager sur cette voie. Cela n’a pas été le cas, à chaque fois que l’on était au bord d’en ouvrir un nouveau, soit le maire soit le préfet bloquait. Donc en période municipale, ce n’est pas la peine d’en parler. »
VIF
(1) Caarud : Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues