
Ma mère est décédée.
Elle avait 100 ans et 6 mois.
Rien de plus naturel que de mourir. La fin d’une vie ne fait pas de bruit.
Juste avant qu’elle ne s’éteigne, je l’ai laissée dans sa chambre d’Ehpad.
Une institution privée à but non lucratif. Un lieu construit aux XVIIIe-XIXe siècle pour des religieuses. Austère, éloignée de toute vie animée, aux hauts murs, aux toits aigus, à la chapelle omniprésente et visible de toute part. À l’intérieur, des couloirs ont été construits, des chambres avec vue sur la chapelle, des murs peints de couleur marron et orange ou rose dépassés, avec un bureau des infirmières au milieu, toujours fermé. Des odeurs d’urine, des dessins pour enfants accrochés aux murs par des épingles à linge sur un fil. Cela doit être ainsi que l’on fait sécher la vie, sur une corde. On n’offre pas aux Vieux de beaux tableaux, ils n’ont plus rien à voir. Les fenêtres des chambres sont larges mais sans lumière, ouvertes sur les murs de la bâtisse.
Ma mère est décédée. C’est la vie.
Là où elle avait été placée, les portes restaient fermées, celle du directeur, celles des infirmières, aucun personnel n’était visible. Seules les dames qui nettoyaient les sols poussaient leur balai dans les couloirs. Les portes des résidents étaient soigneusement fermées.
Ma mère vivante n’aimait pas le lieu, ni les autres vieux. Elle ne participait pas aux activités « pour vieux ». De caractère exigeant et personnel, elle s’individualisait toujours, tout en se plaignant de son abandon. Le personnel n’était présent que pour les « actes » obligatoires. Jamais spontanées, les visites du personnel étaient rares et peu attentionnées. Ma mère avait raison de dire « qu’ils se fichaient bien d’elle ». Elle ne participait pas au jeu de l’institution, alors comment se comporter avec une telle résidente résistante ?
Ma mère est décédée. Il était temps.
Le personnel s’en est lassé. Elle avait ses élues, ses préférés, et aux autres, elle montrait ouvertement son mépris. Mais les autres n’étaient jamais les mêmes, allaient et venaient et disparaissaient. Ils fermaient la porte systématiquement et quand ils rentraient, ils avaient un pied dans la chambre, l’autre prêt à ressortir. Leur voix était forte et sur le ton de l’injonction. Ma mère n’était pas sourde. Les longs couloirs sentaient l’abandon et la solitude. J’ai toujours cherché à joindre une infirmière, leur bureau restait fermé. Le directeur était absent ou en réunion, son bureau aussi fermé et à l’arrière du bâtiment, peu visible. La question de « prendre soin » s’est amplifiée au fur et à mesure de l’avancée en âge de ma mère. Le personnel n’en comprenait pas le sens. Tout acte était essentiel et minimaliste. Aucun débordement dans les gestes – la surveillance, l’observation, le soulagement, l’attention – ne pouvait nourrir un effet de protection et de bienveillance, du prendre soin.
Le dernier jour, il était visible qu’elle se préparait à partir malgré un sursaut de vie et de vivacité. Nous avions déjeuné ensemble en riant de petites blagues. Elle m’a parlé encore et avoué le contenu des silences de notre vie. Une fois recouchée, je l’ai vue s’abandonner à la faiblesse, à la fin. Aucun soignant n’est passé ce jour-là, même pas la dame du balai. Personne. Elle n’avait qu’un drap sur elle et un carré d’une couverture polaire usée sur les jambes. La toilette du matin ni le change ni l’habillement n’avaient été faits. Je l’ai donc fait moi-même. À l’heure du goûter, nous avons attendu une malheureuse compote dans un pot plastique, en vain. Elle avait été oubliée. J’ai attendu un passage pour le change du soir, en vain aussi. Elle se refroidissait très vite. J’ai dû réclamer une couverture, obtenue une heure après et le personnel a pris soin de refermer la porte derrière lui, sans excuse pour le goûter oublié, les changes non faits, le geste sans compassion. Pour lui, c’en était fini, il fallait sans doute économiser sa peine et son temps.
Ma mère est décédée. C’en est fini.
Il n’y eut pas de soin attentif, pas de mot doux, pas de regard accompagnant.
Elle s’est éteinte dans une institution où la religion et la mort ont été encensées, où les murs suintaient l’au-delà, où l’humanité avait des gestes mécaniques et économisés, où il n’est pas jugé utile de porter soin quand la fin est là.
La pauvreté et la mort n’ont pas d’intérêt. L’oubli fait foi avant le courage d’affronter l’être qui vit encore juste avant de mourir.
Brigitte Greis
(19 mars 2026)